Il fut un temps où la grande mode était aux déclamations; quelques- unes ont même été écrites dans les années vingt. Pour vous remettre dans le contexte de ces années-là, je vous présente :

Les chaussettes de papa



Je suis heureuse, ravie, enchantée, j'aime et je suis aimée. Le paradis s'ouvre devant moi. La cause de mon bonheur la voici : "Les chaussettes de papa". Ah! les bonnes et angéliques chaussettes!

L'autre jour ma mère m'appelle; j'accours docilement.
- Marguerite, voici les chaussettes de ton père, tu les marques, bien marquées.
- Oui, maman.
Je m'installe auprès du feu, les pieds sur un tabouret. En face de moi une glace me renvoyait mon image. C'était gentil une petite fille marquant les chaussettes de son papa. C'était même touchant. Mais une petite femme marquant les chaussettes de son mari, ce serait plus gentil encore. L'amour filial, c'est très beau, mais je me figure que l'amour conjugal, mais chut! n'en parlons pas.

J'enfile mon aiguille, je la pique dans une chaussette pour marquer. C'est bête. Pourquoi mon esprit ne profiterait-il pas de cette occasion pour aller faire un petit tour dans le pays des rêves. Tiens, en moins d'une minute, je me figure être mariée, cousant dans mon propre salon, un joli salon bien meublé, bien confortable; les petites pièces sont intimes; les hommes sont toujours à leur bureau. Pourquoi ne recevrions-nous pas les femmes? C'est unique cette chose. J'entendrai sa main impatiente résonner au bruit de la sonnette. Je m'élancerai au devant de lui. Mon dieu, il m'embrassera une fois et même plusieurs; il me dira de ses yeux amoureux :
-Qu'as-tu fait aujourd'hui, ma chérie?
Au fait me dira-t-il "vous" ou "tu"? Le "tu" est familier et le "vous" est froid. Alors il me dira "vous" pour les choses sérieuses et "tu" pour les choses tendres. Enfin assis à mes pieds sur ce tabouret, il me dira de ses beaux yeux bleus, c'est par hasard que je dis bleus. Ils pourraient être noirs tout aussi bien. Ce que c'est que l'imagination. Tiens, on frappe.
-Entre, mon chéri!
Ah! Dieu où ai-je la tête? Maman qui vient réclamer les chaussettes; si elle m'avait entendue.
-Tiens ma petite maman, voici les douze paires de chaussettes bien marquées et bien conditionnées.
-Misérable enfant, quelle est cette lettre? Un J, encore un J, douze J? …
-Comment elle n'est pas bien faite?
-Je me demande, mon enfant, pourquoi tu as choisi cette lettre?
-Je ne l'ai pas choisie, maman, car si je l'avais choisie, j'aurais pris un "m".
Cette courte explication a suffi à maman. Elle me laisse tout de suite. Entre par derrière un monsieur Joncette, un jeune homme que nous connaissons bien.
-Bonsoir, mademoiselle, je pensais trouver votre mère ici.
-Elle y était; elle est sortie!
-Vous travaillez? ...
-Oui, je marquais les chaussettes de papa.
-Heureux papa! de bonnes chaussettes bien conditionnées.
Il prend une chaussette et l'enfile. Ça me donnait envie de rire de voir un homme les mains gantées de chaussettes. Mais lui, ne paraissait pas s'en apercevoir.
-Permettez-moi une chose, mademoiselle, n'avez-vous jamais souhaité que je sois votre mari?
Diable, ça m'a troublée, j'avais chaud, j'étais gênée; j'ai eu envie de me précipiter en dessous de la table.

Il y a des gens qui pensent que la vertu n'est pas toujours récompensée; elle est toujours, toujours récompensée. Vous le voyez bien puisque c'est en marquant les chaussettes de mon papa que je me suis gagné un mari; c'est en les marquant de travers, mais il ne faut pas le dire.


Jean LePhilosophe