J'ai un souvenir très précis d'un matin de mars lorsque j'étais enfant : le cri d'un oiseau annonçant le réveil de la nature. N'allez pas croire que c'était le chant de l'alouette. Non, c'était tout simplement le cri d'une corneille, ce gros oiseau noir à l'air stupide qui dérange le sommeil des dormeurs les matins d'été.

Autrefois au Québec, les hivers étant plus froids, la corneille émigrait vers les pays plus chauds. Elle revenait au mois de mars nous annoncer le retour du printemps. C'est pourquoi son cri était très significatif pour nous.

Pour nous, enfants de la campagne, son arrivée était un peu comme la blanche colombe avec son rameau d'olivier, annonçant à Noé la fin du déluge. C'était la messagère venue nous annoncer la fin des froidures de l'hiver et l'espérance de jours meilleurs. Dans notre naïveté d'enfant, ça nous paraissait aussi important que la terre promise à Moïse… (Je cite l'histoire sainte, puisque c'était le seul livre d'histoires intéressantes que nous possédions.)


Comme nous avions passé l'hiver dans une maison froide, mal aérée et surchauffée, avec un poêle à bois qui nous rôtissait la peau le soir et nous laissait frigorifiés la nuit lorsque son feu s'éteignait, nous étions très heureux de voir poindre l'aurore d'une autre saison qui nous apporterait un peu de chaleur.

Durant cette saison, malgré le froid, à six heures du matin, il nous fallait sortir de notre lit. En expirant l'air de nos poumons à notre réveil, nous émettions une buée semblable à celle d'un gros fumeur tant il faisait froid dans la maison. Nous étions à peine réchauffés que déjà nous devions nous habiller avec des vêtements glacés. Même si ça peut paraître difficile maintenant, avec le recul dans le passé, je sais que nous nous sentions très heureux de commencer une autre journée dans la paix de notre foyer.

D'abord, un bon déjeuner nous attendait. Parfois c'était un rôti de lard avec des patates jaunes, ou un ragoût de pattes de cochons. Ça nous aidait à nous réchauffer. Bien ravigotés, nous étions prêts pour une randonnée à pied jusqu'à l'école du rang afin de terminer notre septième année, car nous avions la chance d'avoir une institutrice assez compétente.


C'est pourquoi l'arrivée de la corneille était un joyeux événement. Même aujourd'hui, le cri de cet oiseau éveille en moi beaucoup d'émotions. Ça me rappelle les beaux souvenirs d'enfance nous annonçant le réveil de la nature.

Enfin, le mois de mars était arrivé!

La glace sur le toit des maisons commençait à dégeler, formant de gros glaçons que nous avions plaisir à lécher, même si parfois la langue nous restait collée dessus. Cette petite leçon de vie s'ajoutait à notre jeune expérience: le froid peut nous brûler autant que la chaleur.


Les conifères laissaient glisser lentement leur bel habit d'hiver, formant ainsi de petites gouttelettes d'eau au bout de leurs rameaux, un peu comme des larmes de joie. Déjà leurs branches se tendaient comme des bras protecteurs, afin de mieux accueillir les oiseaux avec leurs pépiements joyeux. Dans quelques semaines, ceux-ci devraient préparer leurs nids afin de pondre leurs œufs et donner la vie à de petits oisillons. Enfin, la nature nous annonçait la résurrection de la Vie…

Bientôt, ce serait Pâques, le jour où tout a recommencé.

Après avoir vécu quarante jours dans l'abstinence, nous étions très heureux de voir apparaître la fin de nos contraintes. Le matin de Pâques, le soleil à peine levé, nous allions à la cueillette de l'eau de Pâques, cette eau que l'on disait miraculeuse, suivant la croyance populaire chez les catholiques pratiquants.


Enfin, à neuf heures et demie, nous nous rendions à l'église pour la GRAND MESSE DE PÂQUES. Moi, ce n'était pas la dévotion qui m'étouffait ce jour là. J'appréciais davantage les moments qui nous permettaient de voir un beau défilé de mode… Les jolies dames avec leurs nouvelles toilettes, arborant leurs chapeaux de paille couverts de fleurs multicolores. Parfois, quelques flocons de neige se posaient délicatement sur le bord du chapeau de ces dames avant leur entrée dans l'église. Leur orgueil en prenait un dur coup à la sortie … La paille n'aime pas l'humidité. Durant la messe, le bord du chapeau s'affaissait, et lorsqu'elles sortaient de l'église, on ne leur voyait plus le visage. Quel drame pour ces pauvres dames! L'effet admiratif escompté était tourné au ridicule. C'était une douce vengeance pour celles qui n'avaient pas l'argent pour se payer un joli chapeau de paille.

Dans ce temps là, c'était les jeunes filles qui allaient travailler en ville chez les épouses des notables de la paroisse qui pouvaient se permettre ce luxe inouï: un chapeau de paille. Quand je dis notables, ça signifie bien : avoir les moyens financiers de faire ce que l'on appelait dans ce temps-là, " Des folles dépenses. "


Une fois la messe terminée, les gens se rassemblaient tous sur le perron de l'église. Ils en profitaient pour mettre à jour leurs bavardages de la semaine… Après avoir échangé des commentaires pas toujours charitables sur leur prochain, ils se dispersaient tous, la conscience bien tranquille; ils avaient fait leur " Pâques "… Et nous, gens des rangs, nous rentrions à la maison avec la voiture traînée par le cheval, "Le vieux Pit de mon père." Il était une heure de l'après-midi lorsque nous arrivions pour le dîner. Nous avions une faim de loup et nous dégustions avec appétit l'omelette de Pâques cuite au four avec les grillades de lard salé.

Ce sont tous ces souvenirs qui me reviennent à l'esprit quand j'entends le premier cri d'une corneille à chaque printemps. Le miracle est tellement simple parfois qu'il nous en crève les yeux. Quand on pense qu'un oiseau aussi insignifiant peut nous faire revivre de si belles choses et éveiller en nos cœurs de si beaux souvenirs. Comment ne pas croire au miracle de l'esprit?


C'était il y a très, très longtemps … et pourtant, c'est un peu comme si c'était hier… La vie a continué, emportant lentement le froid que l'hiver avait installé dans mon cœur d'enfant. Pour moi, c'était cela la Résurrection : Avoir la foi dans le réveil de la Vie! Le réveil de la joie! Le réveil de la nature! Alléluia! Alléluia! Alléluia!

Mars 2005/2012

©Tous droits réservés

 


Jeannette Gauthier
(alias Jean LePhilosophe)


Jean LePhilosophe

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