Cette histoire vraie m'a été racontée par ma sœur Ida qui en avait fait ce que l'on appelait dans ce temps-là, une déclamation. Ça se passait après la première guerre mondiale, (1918). Ma sœur, qui déclamait très bien, était souvent demandée dans les soirées paroissiales. Cette histoire est devenue d'actualité après la guerre 1939.

Voici l'histoire:
Le retour du sergent Henri

Quatre ans bientôt qu'il n'avait revu sa Ninette chérie. Le petit sergent Henri se représentait le fin minois au regard moqueur et les jolies boucles blondes encadrant le front pur. Il repassait dans sa mémoire les longues années de séparation imposées par le devoir de servir sa patrie. Il revivait cette soirée de mai où tous deux se promenaient sous les lilas en fleurs. Il avait appris à sa petite fiancée qu'il avait signé son engagement dans le 22e régiment. Il revoyait les deux larmes si difficilement retenues, perlées aux cils blonds. Bien tendrement il lui avait expliqué que c'était le devoir qui s'imposait entre eux. Alors Ninette lui avait dit : C'est bien, va ! Je serai fière de toi et quand tu seras là-bas dans la tourmente, souviens-toi qu'au pays Ninette attendra fidèlement ton retour. Pendant que la nuit dans une douce caresse enveloppait la nature printanière, Henri déposait sur le front pur le baiser d'adieu.

Il était de retour le sergent Henri. Il souriait à la pensée de la joie qu'il allait causée à sa vieille mère et à sa petite fiancée… Quelle surprise! Toutes les deux ignoraient son retour. Arrivé très tard dans la nuit, il n'avait pas voulu déranger sa vieille mère et il était descendu chez l'hôtelier Renaud. Éveillé de très bonne heure par la hâte de les revoir, il songeait à tout son bonheur…" Revoir ma Ninette chérie " disait-il, doux moment! Il fut tiré de sa rêverie par le son argentin des cloches de son village. Quelle douce émotion elle éveillait dans le cœur du petit sergent! Pour mieux les entendre tinter, il s'approche de la fenêtre. Vision funèbre… Dans la rue lentement passe un corbillard garni de blanc. Il regarde avec attention, hagard, il se rejette en arrière… Il vient de reconnaître le père de Ninette l'air morne… Il distingue sa grande sœur en deuil qui ne peut retenir ses larmes… Point de Ninette ! Assailli d'un noir pressentiment, fou d'angoisse et de douleur, il court se jeter dans les bras de sa vieille mère. Celle-ci le presse sur son cœur et dans un sanglot murmure : "Mon pauvre enfant" … Il a tout compris… Elle lui remet une lettre. Il la couvre de baisers, car il a reconnu l'écriture de la chère disparue. Fébrilement, il déplie le court billet et lit :

À mon fiancé le sergent Henri de L…
Henri, lorsque vous lirez ces lignes, je ne serai plus de ce monde. La chasuble que votre mère vous remettra est brodée de mes mains, le lys est inachevé, le temps me manque. Si un être chéri ne peut le porter, ce sera pour l'aumônier de votre régiment. Soyez assuré que votre petite fiancée est morte avec votre souvenir. Je ne vous dis pas adieu, mais au revoir au ciel!
Votre Ninette.

Cinq ans plus tard dans le village de la P… On voyait un tout jeune prêtre célébrer sa première messe. Ceux qui connaissaient l'histoire du jeune prêtre, étaient émus à la vue de la chasuble au lys inachevé dont la tête penchée semblait un symbole. Après le saint sacrifice, le nouveau prêtre prit le chemin du cimetière et s'agenouilla près d'un mausolée de marbre entouré de chrysanthèmes blancs. Longtemps, il pria… et lorsqu'il releva la tête, on aurait pu voir deux grosses larmes sillonnées les joues du ministre de Dieu.
C'était le sergent Henri…


Jeannette Gauthier
(alias Jean LePhilosophe)

Jean LePhilosophe