Jeannette
(alias Jean LePhilosophe)
vous présente

"LE RUBAN ROSE"
#11

Un autre pas vers la guérison

Jeudi 15 novembre 2007- Aujourd'hui, je vais recevoir un troisième traitement de chimio, à 10 heures. J'en recevrai encore trois autres… Je suis plutôt inquiète. J'essaie d'être positive pour ne pas décourager ceux qui m'entourent mais lorsque je suis seule et que mon masque tombe, je pleure sans arrêt.
Au diable le positivisme! C'est un mot très facile à dire mais dans la pratique, c'est autre chose. J'y tiens à la vie, moi aussi, malgré mes airs de résignation. Je croyais que soixante ans représentait le temps de la récolte et que viendrait le moment de penser à moi.
"Je n'ai pas le choix. Comme un soldat qui s'en va au combat, je dois vaincre l'ennemi"
Mon amie Marielle vient me reconduire à l'hôpital. Elle me regarde m'installer et je vois qu'elle cache sa peine. Elle me quitte et j'attends que les infirmières se présentent avec leur attirail. À chaque fois que je vois arriver les deux seringues rouges portant la quantité 924, je me pose la question suivante : "Quel sera le résultat? Est-ce que je continuerai à perdre mes forces?".
J'ai déjà de la difficulté à survivre... Est-ce que toutes ces souffrances serviront à quelque chose? Si je faisais tous ces efforts inutilement…Je me révolte intérieurement... J'ai fait une prière désespérée : ¨Mon Dieu, donnez-moi le courage, seule, je n'y parviendrai pas¨. Je crois avoir été exaucée car une grande paix est venue m'habiter. J'ai pensé: " Il arrivera ce qui doit arriver ". J'ai compris mon impuissance devant cette situation que je ne pouvais changer. ¨Un jour à la fois¨, c'est la devise des alcooliques anonymes luttant chaque jour pour se sortir de leur dépendance. Je me suis laissée aller comme eux dans l'espérance de m'en sortir. À chacun son cancer, celui de l'alcoolisme doit être très souffrant et difficile à guérir.
Avant de commencer le traitement, on me donne du Gravol en injection. On répètera à toutes les quatre heures au besoin. Le traitement dure trois heures, je somnole presque tout le temps. Les autres jours, quand l'heure des repas arrive, je ne mange pas, la nourriture me dégoûte et je n'absorbe aucun liquide. Je dors beaucoup et j'oublie que je peux devenir déshydratée.

Vendredi le 16 novembre- Je reprends conscience le lendemain et je m'aperçois que je cohabite avec un monsieur d'un certain âge, complètement sénile. C'est un ancien travailleur de la construction qui crie toujours : " Émile! Émile! Apporte-moi du bois! " Comme je suis plutôt impatiente, c'est préférable pour lui que je n'aie pas de bois à portée de mains, il n'en demanderait plus jamais! Ce que la maladie peut me rendre intolérante!

Samedi le 17 novembre- Ce matin, je me sens plus en forme que lors de mon dernier traitement, (du moins c'est ce que je crois). Je décide de rentrer chez moi, histoire de m'éloigner du constructeur de maisons avant qu'il ne retrouve son coffre d'outils qu'il cherche jour et nuit sous son lit. Mon impatience pourrait se manifester d'une manière indésirable pour lui.
Je pense alors à ma sœur dont la devise est : ¨Le salut est dans la fuite¨. Je trouve ce principe d'une grande sagesse et sans réfléchir, je demande mon congé de l'hôpital.

Dimanche 18 novembre- Marielle vient me chercher et me dépose chez moi. Elle ne peut demeurer longtemps car elle a des obligations familiales. J'ai téléphoné à Claudette Gauthier qui est venue me rejoindre. Cette amie est d'un grand dévouement. Elle est demeurée avec moi une partie de la journée et m'a offert de passer la nuit. Je lui ai dit que je pouvais demeurer seule car je dormais très bien. Je me sentais un peu faible, mais ¨advienne que pourra¨…
Diane est arrivée lundi avant-midi, elle était la bienvenue. Je n'allais vraiment pas bien. J'étais tellement faible… J'ai essayé de me lever et je me suis sentie fondre comme une guimauve au soleil. Je me suis écrasée lentement sur le sol, mes jambes ne pouvant me soutenir. J'étais incapable de me sortir seule de cette fâcheuse position.
Après avoir pris un peu de liquide, avec l'aide de ma sœur, j'ai pu me traîner à mon lit et me coucher de nouveau. J'avais trop présumé de mes forces.
Diane a appelé au CLSC pour avoir des informations. On lui a dit de me faire boire un peu de ce liquide, car je devais être très déshydratée:
¨Une tasse et demie de jus d'orange dilué dans deux tasses et demie d'eau stérilisée et une demie cuiller à thé de sel¨.
Il me fallait prendre plus de protéines, même si je n'en avais pas le goût. L'Ensure, ce produit dont je me nourrissais, n'était pas suffisant, quoique très riche en vitamines. Je devais m'alimenter avec de la nourriture plus consistante.
L'infirmière du CLSC a rassuré ma sœur. Moi, j'étais certaine de mourir, ma pression était à 74.
Diane est ¨un pince-sans-rire¨ et un vrai bouffon dans certaines circonstances. Elle m'a dit ceci tout doucement : "relever les gens plus gros que moi, ce n'est pas ma tasse de thé."
Nous avons pris l'habitude de dédramatiser certains incidents qui nous font rire à chaque fois.

Vendredi 23 novembre- Diane est partie à onze heures ce matin et Marielle est venue la remplacer.
À trois heures de l'après-midi, je reçois un appel de ma soeur pour m'annoncer que Fernand, mon cousin, avait terminé son combat contre le cancer...
Ce fut tout un choc! J'ai pensé que le prochain départ dans la famille, ce serait moi.
Je me sens tellement peinée d'être dans l'Impossibilité de partager ce triste évènement avec mes cousines et ma famille.

Samedi 24 novembre- Marielle est venue coucher chez moi et nous avons écouté l'émission de Guy Corneau. Quel témoignage enrichissant il nous a donné! Il partageait ses doutes avec toutes les personnes atteintes du cancer et qui vivent les mêmes angoisses que lui. Nous avons pleuré toutes les deux en écoutant ses paroles empreintes de sagesse.
C'est sans doute plus difficile pour lui d'accepter cette situation, lui qui enseignait et donnait des cours, ¨comment vivre en santé? ¨ Voilà que la maladie le surprend à son tour, la vie lui démontrant que même avec le plus grand savoir, personne n'est à l'abri de son destin.
Au tout début de sa maladie, il essayait de comprendre où il avait manqué dans ce qu'il considérait être un échec. Il se posait les mêmes questions que se posent toutes les personnes qui subissent de grandes épreuves. ¨Pourquoi moi? ¨
Qu'est-ce que j'avais fait de mal pour mériter cette épreuve? À cela, personne n'a de réponse...
Ses paroles empreintes de simplicité étaient d'un grand réconfort pour moi. Que cet homme rempli de bonté et qui voulait le bien de tous soit aussi désemparé dans cette situation m'a fait comprendre que : ¨le savoir ne donne pas le pouvoir.¨ À suivre…