Jeannette
(alias Jean LePhilosophe)
vous présente

"LE RUBAN ROSE"
#8

Le détachement suprême: la perte des cheveux

Lise se raconte :


Dimanche le 14 octobre 2007 - Pour la première fois depuis ma maladie, je suis seule dans ma maison, cette maison pour laquelle j'ai travaillé jour et nuit afin d'avoir un chez moi agréable. Et voilà que ce matin je n'y attache aucune importance. Peut-être que c'est la première fois de ma vie que je m'arrête à penser que la seule vraie richesse, c'est la santé et que rien ne peut acheter cela. Comme j'ai toujours passé à travers toutes les épreuves de ma vie avec un grand courage, ayant une santé florissante, je n'avais jamais apprécié à sa juste valeur l'importance d'une énergie tellement grande que j'aurais pu soulever les montagnes. J'avais toujours des projets pour moi et plus souvent pour aider les autres à s'en sortir. Vingt-quatre heures par jour ce n'était pas assez pour remplir tous mes buts. Ce matin, je suis toute frileuse et sans énergie comme un petit oiseau tombé de son nid, surtout un petit oiseau qui commence à perdre ses plumes…

Je suis seule et j'ai mal aux cheveux. Croyez-moi, je n'ai pas pris de cuite samedi soir…
Pourtant, je pourrais compter les millions de racines de cheveux qui me font mal. J'ai l'impression qu'on m'a peignée les cheveux à l'envers de la tête toute la nuit. Je voudrais presque être dans le coma pour ne pas en avoir connaissance. Je me sens devenir squelettique. Je fais des cauchemars; je rêve que tous mes morceaux de chair se détachent de moi. On appelle cela un cauchemar Youppie. Vite, courrons aux antidépresseurs, peut-être en aurais-je un effet bénéfique.

Maintenant je vais cesser de me prendre en pitié et de me prendre pour une victime. Je ne suis pas la seule sur cette terre à vivre certaines épreuves. Je vais m'arrêter sur certains avantages de la maladie. Je découvre l'amour et la reconnaissance de gens dont je ne soupçonnais même pas l'amitié et qui me donnent tant de dévouement. Mais ce que je trouve éprouvant pour mon ego, c'est de dépendre des autres et de recevoir, moi qui ai toujours donné. Mon orgueil en prend un coup…Pour la première fois de ma vie, je réalise que le rôle le plus difficile à accepter dans la vie, c'est celui de recevoir… C'est pourquoi je crois vraiment que nous ne devons pas demander à ceux et celles à qui nous avons rendu service de quelques manières que ce soit, de nous être éternellement reconnaissants. Soyons reconnaissants nous-même envers la Vie d'avoir la possibilité et le pouvoir de donner.

C'est que si notre coffre aux trésors est plein, ces trésors doivent être partagés, que ce soit par l'amour, les services ou l'argent. Plutôt que de crier à l'ingratitude envers ceux et celles qui ne nous le rendent pas, remercions la Vie de pouvoir être le donneur et non pas le receveur. Ne nous glorifions pas d'avoir le beau rôle, car ce rôle peut nous être retiré au moment où tout nous paraît parfait pour nous. Donner, ce n'est qu'une redistribution juste des cadeaux que la Vie nous a faits.

La maladie nous fait réaliser davantage que ces grands principes que nous connaissions en théorie, pour les avoir lus dans certains bouquins, tous ces beaux principes changent d'aspect lorsque nous avons à les vivre.
Cette réalité rattrape un jour chaque être humain s'il a la chance d'atteindre la maturité que donne l'âge ou la maladie.
Vivre pleinement, c'est connaître un jour le désarroi dans les épreuves qui semblent nous dépasser, mais qui sont là pour nous faire avancer dans la compréhension de notre existence et nous faire apprécier davantage les jours heureux de paix et d'appréciation qui suivront après la fin de ce long chemin de croix.

Mardi le 16 octobre 2007 - Une journée très mouvementée. Je suis éveillée de bonne heure car je sais que je me lave les cheveux pour la dernière fois. Ce matin, je suis incapable d'imaginer que ce n'est que temporaire. Pourtant certaines personnes se font raser les cheveux pour être solidaires de nous, (les cancéreux) Même le nom me fait honte comme si j'avais choisi cette maladie. Ce matin, je bénis ces gens et les remercie pour ce don d'eux- mêmes qu'ils font pour soutenir le moral des personnes atteintes du cancer. Quelle grandeur d'âme! Je n'avais jamais apprécié autant qu'aujourd'hui ces personnes que je ne connais même pas et qui m'apportent un grand réconfort, sans le savoir. Je serai sans doute toujours une inconnue pour elles.

Mes cheveux tombent à grandes poignées. Je pourrais les arracher un par un seulement en tirant dessus. Je me regarde dans le miroir en me demandant ce que j'aurai l'air, moi qui ai la tête pleine de bosses, causées par les multiples fractures du crâne suite à mon accident. Je décide donc de camoufler mon miroir avec de beaux tableaux. De cette façon, à mon réveil tous les matins ce sera moins déprimant. Il faut surtout garder le moral.
À suivre…