C'était le trente et un décembre.
La neige tombait abondamment. Mon père disait : "Si le vent prend là-dedans, les chemins vont être impraticables et mes enfants qui demeurent au loin ne pourront se déplacer. Lorsque le vent tourbillonne sans cesse, la neige entre dans les naseaux des chevaux et ils ne peuvent respirer."
Ce soir-là, avant de m'endormir, une foule d'idées me trottaient dans la tête. Un enfant, ça pense beaucoup plus que les adultes ne le croient. Comme le sommeil tardait à venir, je me remémorais les événements de l'année.

Un départ m'avait beaucoup attristé cette année. L'absence de mon petit frère, ce beau bébé aux cheveux bouclés et aux beaux yeux bleus qui nous regardaient avec tellement de tendresse. Une nuit, sans nous avertir, il était parti. Pour me consoler, ma grande sœur m'avait expliqué qu'il s'était envolé vers le ciel. Il était seulement une poussière d'ange qui était passée nous saluer et nous dire au revoir, me disait-elle. La nuit, je croyais entendre le bruissement de ses ailes. Ce soir, mon cœur d'enfant est angoissé. Je pense à maman qui est devenue grosse, très grosse, surtout son ventre Je soupçonne qu'elle attend un autre bébé, ce sera le quinzième, et elle a seulement quarante-cinq ans. Elle semble souffrante et ça m'inquiète. Pour l'aider, j'essaierai d'être plus sage.

Ce soir, il y a cette neige abondante qui tombe toujours. Si demain les chemins étaient impraticables et que mes nièces et neveux ne pouvaient se déplacer, ce serait tellement triste un jour de l'an sans eux. Ce qui me tracasse aussi, c'est ce petit compliment que je dois apprendre par cœur pour réciter à mes parents le matin du jour de l'an. J'ai peur d'en oublier une partie. Je ne suis pas bon dans le "par cœur". Je vais le repasser dans ma tête, ça va peut-être m'aider à m'endormir. Le sommeil ne vient pas. Je m'inquiète, il se passe tellement de choses dans une année. Si l'un de mes parents s'absentait, comme l'a fait mon petit frère l'année dernière? Mes idées sont noires comme cette nuit sans lune. Il fait tellement noir à la campagne et je me sens seul, même si mon plus jeune frère dort à mes côtés.

Enfin, le Jour de l'An est là! Je m'éveille avec un soleil resplendissant qui invente de jolis dessins dans la fenêtre givrée par le froid et la neige de la nuit. Toutes mes idées sombres s'envolent et je retrouve une grande paix intérieure. Quelques instants plus tard, me voici à genoux pour recevoir la bénédiction paternelle. Papa me bénit et trace un signe de croix sur mon front. Maman se tient à l'écart. Avec son grand tablier, elle essuie des larmes d'émotion.
Maintenant, le grand moment est venu pour réciter mon petit compliment à mes deux parents. Voici le résumé : "Cher papa, chère maman, La nouvelle année commence ce matin, alors, moi aussi je commence, à devenir un petit garçon très sage, très obéissant, qui tous les jours fera votre bonheur … Ouf! C'est fait! Mais j'ai oublié la moitié du texte… Bonne année! Bonne santé!"
Des gros baisers. …

La journée va se poursuivre remplie de belles émotions. Enfin, la visite arrive pour le souper. Les traîneaux sont remplis à craquer. Huit à dix enfants, ça fait du bruit et ça prend de la place. Pour le souper, un copieux repas est servi, comprenant les fameuses "plarines" que les gens avaient de la difficulté à digérer, car c'était cuisiné avec du lard haché, des oignons et beaucoup d'épices. Ensuite, c'était la tourtière. Pour couronner le tout, comme dessert, nous dégustions la fameuse tarte à la "farlouche" : tarte faite de sirop d'érable épaissie avec de la farine, des raisins secs y était ajoutés et c'était délicieux.
Le soir venu, nous jouions au jeu de Paradis. Certains trichaient et s'arrangeaient pour monter au paradis plus vite que les autres. L'enjeu était un bonbon français ou un chocolat en pignon. C'est pourquoi c'était de la grosse compétition.
À minuit, tout le monde s'endormait. Maman étendait des couvertures de fourrure par terre (celles qui servaient pour les carrioles).Nous nous endormions collés les uns contre les autres pour nous réchauffer. C'était cela le temps du Jour de l'An quand j'étais enfant. Il n'y a pas si longtemps?
Écrit pour le jour de l'an
©Tous droits réservés


Peinture de Thérèse Sauvageau
"La fête du jour de l'an chez grand-père"
Patrimoine québecois


Jeannette Gauthier
(alias Jean LePhilosophe)

Jean LePhilosophe

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