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ROMAN-FEUILLETON VIRTUEL

LA RIVIÈRE CHAUDE

Épisode 9
La révélation

Dans la voiture qui les ramenait à sa ferme, Antoine dit :
-Annie semble se plaire énormément au couvent. Elle parle même de devenir religieuse quand elle sera grande.
-Elle a le temps de changer d'avis. Elle est bien jeune, monsieur Dusablon.
Il y eut une courte pause.
-Je crois qu'il y a quelques changements dans vos relations avec Sylvie, Bruno, hasarda Antoine à brûle-pourpoint.
-Oui, nous avons découvert que nous avons beaucoup d'affinités. Nous nous aimons.
-Qu'en dis-tu, Sylvie?
-J'aime Bruno et il m'aime, fit elle rougissante.
-Parfait, mes enfants. Je me réjouis avec vous. Je vous invite à souper avec nous, Bruno, et à célébrer. Nous boirons du bon vin de pissenlit que j'ai fait et que je cache précieusement dans ma cave.
-Merci beaucoup, c'est trop de bonté.
Sylvie était tout exubérante. Bruno l'adorait, sa mère l'aimait, Annie était ravie et Antoine n'avait jamais été aussi jovial et aimable.
Pour elle et Bruno, ce fut un nouvel enchantement de pouvoir s'aimer au grand jour.
Seule Diane n'avait pas le cœur à la fête. Elle aussi était tombée éperdument amoureuse de Bruno. Elle ne manquait aucune occasion de multiplier ses gentillesses à son égard chaque fois qu'il venait voir "Beau Dommage" à l'écurie. Il la complimentait sur sa façon professionnelle de brosser son cheval et de le soigner. Elle aimait flirter avec lui, mais il se montrait toujours trop réservé et courtois, ce qui l'irritait énormément.
Son engouement pour Bruno était si fort qu'elle en perdait l'appétit et le sommeil. Elle se sentait sur le bord d'une dépression nerveuse. Ça la rendait malade de le voir lui échapper.
Son air piteux inquiéta monsieur Dusablon et lorsqu'elle disparut alors que les autres étaient occupés à célébrer, il monta la retrouver.
-Tu n'as pas l'air dans ton assiette, Diane?
-Je suis lasse, papa.
-Tu ne te réjouis pas du bonheur de Sylvie?
-Oh! Si, soupira-t-elle sans conviction. Qu'ils se divertissent pendant que je pleure un amour perdu.
-Est-ce que par hasard tu serais amoureuse de Bruno, toi aussi?
-Oui, papa.
-C'est le comble. Tu vois bien que Bruno n'a d'yeux que pour ta sœur. Ce ne peut être qu'une amourette, ça passera.
-Personne ne me prend jamais au sérieux. Tout le monde me traite comme une gamine.
-Quelle affaire, mon Dieu! Il faut que mes deux filles s'amourachent du même homme.
-Ne voulez-vous pas m'aider, papa?
-Comment le pourrais-je? Je ne peux tout de même pas forcer Bruno à t'aimer.
-De toute façon, si un malheur arrive, vous aurez été prévenu…
-Ne dramatise pas, Diane! Tu es jeune et ce ne sont pas les soupirants qui manqueront. Maintenant, essaie de dormir et de penser à autre chose.
Il descendit rejoindre les autres, mais son front était barré d'un pli.
Très tôt le lendemain, Diane, en robe de chambre, faisait les cent pas dans la vaste cuisine. Elle était agitée et elle avait les yeux cernés. Sa mère lui demanda :
-Ça ne va pas ce matin, ma chouette?
-J'ai mal dormi, maman.
En voyant Antoine qui revenait de faire le train, elle l'interpella :
-Papa, il faut que je vous parle seul.
Sans plus de préambules, elle emmena son père sur la véranda.
-Vous savez, je n'arrive plus à m'endormir la nuit. J'ai besoin de vous papa. J'ai besoin de voir un médecin. Je ne m'en sortirai pas toute seule.
-À ton âge, tu as grandement besoin de sommeil… Je ne te reconnais plus. Je ne puis te voir malheureuse.
-Je pense continuellement à Bruno. Je ne suis pas capable de me l'enlever de la tête. J'en suis même venue à penser au suicide… Imaginez!…
En entendant le mot "suicide", Antoine blêmit. Il se rappelait encore trop bien la nuit où on lui avait annoncé que sa fille Marielle s'était pendue dans une chambre d'hôtel à Montréal, il y avait un an de ça. Il se rappelait l'enfer qu'il avait vécu. La mort de sa fille qu'il avait pourtant reniée l'avait profondément marqué. Il avait senti qu'une partie de lui-même lui avait été arrachée. Tout s'était passé dans le secret le plus absolu, comme d'habitude quand il ne voulait pas faire jaser les gens du village… Durant des mois, il s'était promené comme une âme en peine, sourd, perdu dans sa peine de père rancunier. La douce Émilienne s'était contenté d'être là à ses côtés avec sa tendresse silencieuse.
Après une pause, Diane poursuivit :
-Je ne vous demande pas l'impossible. C'est la première fois qu'un homme arrive à me virer autant à l'envers. Je ne mange plus, je n'ai le goût de rien. Je me sens mourir à petit feu. Je ne vous demande pas grand-chose, juste trouver un prétexte pour éloigner Sylvie de Bruno pour un certain temps…
-Te rends-tu compte de ce que tu me demandes? On n'en est plus au temps où je trouvais drôle que tu me voles de l'argent dans mon portefeuille parce que tu trouvais cela plus excitant que de me le demander.
-Papa, je suis au désespoir… Je vous en supplie... Juste une toute petite faveur…
Antoine s'aperçut qu'elle ne plaisantait pas… Il y avait un je ne sais quoi de dérangeant dans son regard.
-Ne fais pas de folies. Laisse-moi le temps d'y réfléchir. Je ne supporterais pas de te perdre…
-Je vous fais confiance.
Elle lui sauta au cou pour l'embrasser et remonta à sa chambre où, temporairement rassurée, elle parvint à s'endormir.
Quant à Bruno et à Sylvie, ils filaient le parfait bonheur; ils se voyaient très souvent et s'aimaient de plus en plus.
Diane attendait l'intervention de son père et elle trouvait qu'il mettait du temps à entrer en action. Elle n'avait pas l'intention de démissionner aussi facilement. Elle revint à la charge plusieurs fois et Antoine finit par céder.
Un matin très tôt, lui et Sylvie étaient seuls à l'étable.
-Sylvie, commença-t-il lentement, tu es au courant de l'amour de Diane pour Bruno?
-Vous y croyez, vous?
-Ta sœur dépérit depuis quelque temps et ça m'inquiète énormément.
-Je suis désolée, papa, mais qu'y puis-je?
Il essaya maladroitement, mais en vain, de la convaincre de s'éloigner de la ferme et de Bruno durant quelques semaines pour empêcher Diane de commettre un acte de désespoir.
À bout de patience et à court d'arguments, sans penser aux conséquences tragiques, il dit :
-Mais je ne pourrais pas faire face à un autre suicide dans la famille, surtout pas après avoir dû subir celui de ta mère, Marielle, l'an dernier.
-Que voulez-vous insinuer? questionna-t-elle, effrayée, le suicide de ma mère… Maman se portait bien ce matin que je sache…
Il se recueillit, plus calme et avec une immense tristesse dans la voix, il lui révéla le secret qui entourait sa naissance et la mort de sa mère naturelle.
Sylvie fut terrassée :
-Je ne suis pas votre fille… Dites-moi que ce n'est pas vrai! supplia-t-elle, dites-le-moi!
Elle se mit à pleurer silencieusement essuyant ses larmes du revers de sa main.
Comment Antoine et Émilienne avaient-ils pu lui mentir durant toutes ces années?…
Antoine était son grand-père, Émilienne, une pure étrangère, une complice, Marielle, sa mère, une simple danseuse et son père, un homme marié et tenancier d'un bar pour danseuses nues.
Elle se sentait trahie, diminuée et impure.
-Vous voulez que je m'en aille, parvint-elle à dire, soit je m'en vais. Je sais qu'entre Bruno et moi, ce ne sera plus jamais pareil.
-Pardonne-moi, Sylvie, pardonne-moi! fit-il les yeux pleins de larmes à son tour.
-Tout vient de s'écrouler autour de moi, sanglota-t- elle.
-Pardonne-moi, Sylvie, pardonne-moi! répéta-t-il en pleurs, se sentant à la fois soulagée et coupable de lui avoir tout avoué d'un seul trait.
Elle le laissa, car une certaine rancœur montait en elle. Elle avait besoin de se retirer dans sa chambre pour remettre de l'ordre dans ses idées.
Quand elle se dirigea vers la maison, toujours en sanglotant, sa démarche sembla alourdie. C'était comme si elle courbait sous un poids immense.
À suivre...




La rivière Chaude
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