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ROMAN-FEUILLETON VIRTUEL

LA RIVIÈRE CHAUDE
Dans la voiture qui les ramenait à sa ferme, Antoine dit :
-Annie semble se plaire énormément au couvent.
Elle parle même de devenir religieuse quand elle
sera grande.
-Elle a le temps de changer d'avis. Elle est bien
jeune, monsieur Dusablon.
Il y eut une courte pause.
-Je crois qu'il y a quelques changements dans vos
relations avec Sylvie, Bruno, hasarda Antoine à
brûle-pourpoint.
-Oui, nous avons découvert que nous avons
beaucoup d'affinités. Nous nous aimons.
-Qu'en dis-tu, Sylvie?
-J'aime Bruno et il m'aime, fit elle rougissante.
-Parfait, mes enfants. Je me réjouis avec vous. Je
vous invite à souper avec nous, Bruno, et à
célébrer. Nous boirons du bon vin de pissenlit que
j'ai fait et que je cache précieusement dans ma
cave.
-Merci beaucoup, c'est trop de bonté.
Sylvie était tout exubérante. Bruno l'adorait, sa
mère l'aimait, Annie était ravie et Antoine n'avait
jamais été aussi jovial et aimable.
Pour elle et Bruno, ce fut un nouvel enchantement
de pouvoir s'aimer au grand jour.
Seule Diane n'avait pas le cœur à la fête. Elle aussi
était tombée éperdument amoureuse de Bruno. Elle
ne manquait aucune occasion de multiplier ses
gentillesses à son égard chaque fois qu'il venait voir
"Beau Dommage" à l'écurie. Il la complimentait
sur sa façon professionnelle de brosser son cheval
et de le soigner. Elle aimait flirter avec lui, mais il se
montrait toujours trop réservé et courtois, ce qui
l'irritait énormément.
Son engouement pour Bruno était si fort qu'elle en
perdait l'appétit et le sommeil. Elle se sentait sur le
bord d'une dépression nerveuse. Ça la rendait
malade de le voir lui échapper.
Son air piteux inquiéta monsieur Dusablon et
lorsqu'elle disparut alors que les autres étaient
occupés à célébrer, il monta la retrouver.
-Tu n'as pas l'air dans ton assiette, Diane?
-Je suis lasse, papa.
-Tu ne te réjouis pas du bonheur de Sylvie?
-Oh! Si, soupira-t-elle sans conviction. Qu'ils se divertissent pendant que je pleure un amour perdu.
-Est-ce que par hasard tu serais amoureuse de
Bruno, toi aussi?
-Oui, papa.
-C'est le comble. Tu vois bien que Bruno n'a d'yeux
que pour ta sœur. Ce ne peut être qu'une
amourette, ça passera.
-Personne ne me prend jamais au sérieux. Tout le
monde me traite comme une gamine.
-Quelle affaire, mon Dieu! Il faut que mes deux filles
s'amourachent du même homme.
-Ne voulez-vous pas m'aider, papa?
-Comment le pourrais-je? Je ne peux tout de même
pas forcer Bruno à t'aimer.
-De toute façon, si un malheur arrive, vous aurez
été prévenu…
-Ne dramatise pas, Diane! Tu es jeune et ce ne sont
pas les soupirants qui manqueront. Maintenant,
essaie de dormir et de penser à autre chose.
Il descendit rejoindre les autres, mais son front était
barré d'un pli.
Très tôt le lendemain, Diane, en robe de chambre,
faisait les cent pas dans la vaste cuisine. Elle était
agitée et elle avait les yeux cernés. Sa mère lui
demanda :
-Ça ne va pas ce matin, ma chouette?
-J'ai mal dormi, maman.
En voyant Antoine qui revenait de faire le train, elle
l'interpella :
-Papa, il faut que je vous parle seul.
Sans plus de préambules, elle emmena son père sur
la véranda.
-Vous savez, je n'arrive plus à m'endormir la nuit.
J'ai besoin de vous papa. J'ai besoin de voir un
médecin. Je ne m'en sortirai pas toute seule.
-À ton âge, tu as grandement besoin de sommeil…
Je ne te reconnais plus. Je ne puis te voir
malheureuse.
-Je pense continuellement à Bruno. Je ne suis pas
capable de me l'enlever de la tête. J'en suis même
venue à penser au suicide…
Imaginez!…
En entendant le mot "suicide", Antoine blêmit. Il
se rappelait encore trop bien la nuit où on lui avait
annoncé que sa fille Marielle s'était pendue dans
une chambre d'hôtel à Montréal, il y avait un an de
ça. Il se rappelait l'enfer qu'il avait vécu. La mort de
sa fille qu'il avait pourtant reniée l'avait
profondément marqué. Il avait senti qu'une partie de
lui-même lui avait été arrachée. Tout s'était passé
dans le secret le plus absolu, comme d'habitude
quand il ne voulait pas faire jaser les gens du
village… Durant des mois, il s'était promené comme
une âme en peine, sourd, perdu dans sa peine de
père rancunier. La douce Émilienne s'était contenté
d'être là à ses côtés avec sa tendresse silencieuse.
Après une pause, Diane poursuivit :
-Je ne vous demande pas l'impossible. C'est la
première fois qu'un homme arrive à me virer autant
à l'envers. Je ne mange plus, je n'ai le goût de rien.
Je me sens mourir à petit feu. Je ne vous demande
pas grand-chose, juste trouver un prétexte pour
éloigner Sylvie de Bruno pour un certain temps…
-Te rends-tu compte de ce que tu me demandes?
On n'en est plus au temps où je trouvais drôle que
tu me voles de l'argent dans mon portefeuille parce
que tu trouvais cela plus excitant que de me le
demander.
-Papa, je suis au désespoir… Je vous en supplie...
Juste une toute petite faveur…
Antoine s'aperçut qu'elle ne plaisantait pas… Il y
avait un je ne sais quoi de dérangeant dans son
regard.
-Ne fais pas de folies. Laisse-moi le temps d'y
réfléchir. Je ne supporterais pas de te perdre…
-Je vous fais confiance.
Elle lui sauta au cou pour l'embrasser et remonta à
sa chambre où, temporairement rassurée, elle
parvint à s'endormir.
Quant à Bruno et à Sylvie, ils filaient le parfait
bonheur; ils se voyaient très souvent et s'aimaient
de plus en plus.
Diane attendait l'intervention de son père et elle
trouvait qu'il mettait du temps à entrer en action.
Elle n'avait pas l'intention de démissionner aussi
facilement. Elle revint à la charge plusieurs fois et
Antoine finit par céder.
Un matin très tôt, lui et Sylvie étaient seuls à
l'étable.
-Sylvie, commença-t-il lentement, tu es au courant de
l'amour de Diane pour Bruno?
-Vous y croyez, vous?
-Ta sœur dépérit depuis quelque temps et ça
m'inquiète énormément.
-Je suis désolée, papa, mais qu'y puis-je?
Il essaya maladroitement, mais en vain, de la
convaincre de s'éloigner de la ferme et de Bruno
durant quelques semaines pour empêcher Diane de
commettre un acte de désespoir.
À bout de patience et à court d'arguments, sans
penser aux conséquences tragiques, il dit :
-Mais je ne pourrais pas faire face à un autre
suicide dans la famille, surtout pas après avoir dû
subir celui de ta mère, Marielle, l'an dernier.
-Que voulez-vous insinuer? questionna-t-elle,
effrayée, le suicide de ma mère… Maman se portait
bien ce matin que je sache…
Il se recueillit, plus calme et avec une immense
tristesse dans la voix, il lui révéla le secret qui
entourait sa naissance et la mort de sa mère
naturelle.
Sylvie fut terrassée :
-Je ne suis pas votre fille… Dites-moi que ce n'est
pas vrai! supplia-t-elle, dites-le-moi!
Elle se mit à pleurer silencieusement essuyant ses
larmes du revers de sa main.
Comment Antoine et Émilienne avaient-ils pu lui
mentir durant toutes ces années?…
Antoine était son grand-père, Émilienne, une pure
étrangère, une complice, Marielle, sa mère, une
simple danseuse et son père, un homme marié et
tenancier d'un bar pour danseuses nues.
Elle se sentait trahie, diminuée et impure.
-Vous voulez que je m'en aille, parvint-elle à dire,
soit je m'en vais. Je sais qu'entre Bruno et moi, ce
ne sera plus jamais pareil.
-Pardonne-moi, Sylvie, pardonne-moi! fit-il les yeux
pleins de larmes à son tour.
-Tout vient de s'écrouler autour de moi, sanglota-t-
elle.
-Pardonne-moi, Sylvie, pardonne-moi! répéta-t-il en
pleurs, se sentant à la fois soulagée et coupable de
lui avoir tout avoué d'un seul trait.
Elle le laissa, car une certaine rancœur montait en
elle. Elle avait besoin de se retirer dans sa chambre
pour remettre de l'ordre dans ses idées.
Quand elle se dirigea vers la maison, toujours en
sanglotant, sa démarche sembla alourdie. C'était
comme si elle courbait sous un poids immense.
À suivre...


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