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ROMAN-FEUILLETON VIRTUEL

LA RIVIÈRE CHAUDE
Levée assez tard le lendemain, Diane laissa les travaux de la
ferme et les soins du ménage aux autres. Puis elle s'installa
devant son chevalet sur la galerie et commença à ébaucher
quelques lignes sur une feuille de dessin… Les formes de deux
visages apparurent bientôt. Elle sourit toute fière d'elle et se
remit au travail avec ardeur. Elle fut interrompue par l'arrivée de Bruno Godin qui la salua :
-Bien le bonjour, Diane! Est-ce que les autres sont dans les
parages?
-Si par les autres, vous entendez Sylvie, je suppose qu'elle est
en compagnie de son cher Mario. Ils sont toujours ensemble,
fit-elle espérant éveiller sa jalousie ou au moins piquer sa
curiosité. Ils font une randonnée en auto.
Il l'ignora.
-Puis-je jeter un coup d'œil sur ton esquisse?
-Si tu veux.
-Mais tu es une artiste en herbe, Diane!… Je reconnais
parfaitement Sylvie et moi!
-C'est bien cela, fit-elle très contente.
-Comment peux-tu réussir aussi bien? Tu me connais très peu.
-L'artiste réussit toujours à rendre l'image qui le hante.
-Qu'est-ce qui se passe derrière ce beau front-là?
-J'ai eu un songe cette nuit et je me sens toute bouleversée…
Nous dansions un " slow " ensemble, Bruno… Si près…
-Ce n'était qu'un songe, Diane. Continue ton petit chef-
d'œuvre. Je vais aller faire un tour à l'écurie et voir comment se
porte " Beau Dommage ".
-Ce sera bien mieux quand je peindrai tout sur une toile avec
de la peinture à l'huile.
Le bruit de la décapotable des Julien fit courir la cadette des
Dusablon vers le chemin de gravier. Sylvie en descendit, les
cheveux en désordre, toute couverte de poussière, le visage
rose de plaisir et les yeux pétillants de lumière.
-Nous nous sommes amusés comme de petits fous. Mario et
son père m'ont fait rire tout le long du trajet, lança-t-elle
emballée. C'était épatant. Je donnerais n'importe quoi pour
recommencer. Mon Dieu, que la vie est belle!
-Je suis contente que tu te sois amusée. Juste à ton air, je
devine que ça devait être du tonnerre. Bruno est ici.
-Déjà?… J'avais complètement oublié.
-C'est compréhensible, Sylvie, admit Bruno ayant entendu. Il
est toujours plaisant d'être avec des amis qui nous sont très
chers.
-Comme tu es railleur, Bruno.
-Mario est un si charmant compagnon?
-Et Monsieur Julien, père aussi.
Mario se hâta d'entraîner Diane vers la route pendant que
Bruno entraînait Sylvie vers le jardin.
Elle se crut obligée de s'expliquer :
-Je tiens à ce que la situation soit toujours nette entre nous
deux, Bruno. Il n'y a rien entre Mario et moi, je t'assure.
Il lui prit tout doucement la main et la porta à ses lèvres, puis
contre son cœur. Elle se tut, savourant cet instant précieux.
Tout en marchant, Mario se confiait à Diane :
-Nous partons demain matin, Diane. Avant de te quitter, je
veux te dire que je t'aime et que je ne t'oublierai pas. Me
permettras-tu de t'écrire?
-Certainement, je serai très heureuse de lire tes lettres.
-Me répondras-tu?
-Je n'ai pas la plume aussi facile que Sylvie, mais comme tu es
un bon ami, j'essaierai.
-Je ne suis rien d'autre qu'un bon ami pour toi?
-Je suis encore très jeune.
-Peut-être que, si c'était Bruno Godin, tu agirais autrement.
-Serais-tu jaloux, Mario?
-Oui, un peu. Alors, est-ce que je peux espérer?
-Bien sûr, Mario.
Cet après-midi-là Mario et Sylvie projetèrent une promenade en
canot sur leur lac artificiel. La cadette des Dusablon fut invitée
à se joindre à eux, elle déclina, prétextant son désir d'achever
son dessin.
Bruno Godin arriva à l'improviste, comme elle l'espérait.
-Tu ne travailles pas cet après-midi? demanda Diane en lui
souriant de ce sourire aguichant auquel seul un moine pouvait
résister.
-J'ai terminé plus tôt que de coutume et je venais me joindre à
vous.
-Le vous sous-entend Sylvie, Mario et moi.
-Oui, Diane.
-Mario et Sylvie font du canot seuls. Tu veux que nous allions
les retrouver?
Ils se dirigèrent vers le lac.
-Ils sont toujours ensemble, émit Bruno d'un air sombre.
-Mario et Sylvie s'adorent, mon cher Bruno, ne le savais-tu
pas?
Ils distinguèrent nettement Mario, ramant, et Sylvie assise tout
près de lui, trop près au goût de Bruno… Ils semblaient se
comprendre merveilleusement et Bruno eut un serrement de
cœur. S'il fallait que Sylvie aime Mario, ce serait terrible… Que
deviendrait-il?… À cet instant, il sut qu'il aimait Sylvie de tout
son cœur, de toute son âme et cette révélation le remplit à la
fois de bonheur et d'anxiété.
Diane le surveillait étroitement et quand elle fut sûre d'être vus
de Sylvie, elle s'agrippa à Bruno et lui donna un baiser long et
humide. Il n'eut même pas le temps de protester.
Cependant il était trop tard pour réparer le mal fait à Sylvie. En
les apercevant, Sylvie sentit son amour naissant pour Bruno
menacé. Son cœur battait à se rompre dans sa poitrine et elle
pensa un instant qu'il allait s'arrêter. Mario vit le malaise de sa
tendre amie et s'enquit anxieusement :
-Tu es pâle, Sylvie?
La jeune fille porta sa main à son cœur.
-Ce n'est rien, Mario. Ne te préoccupe pas et je te prie de te
taire à ce sujet.
-Si tu insistes.
-Oui, je te le demande au nom de notre sincère amitié.
Elle fit un suprême effort pour être joyeuse lorsqu'elle les salua.
Quant à Mario qui n'avait rien vu, occupé à retirer le canot, il fut
naturellement jovial.
-Bonne promenade, sourit Diane.
-Merveilleuse, dit Sylvie, qui eut désiré ajouter " désagréable à
la dernière étape. "
-Tu es pâlotte, remarqua Bruno inquiet.
Bruno se rendit compte que le rire de Sylvie sonnait faux. Elle
les avait sûrement vus et elle souffrait. Il en fut presque
content; elle l'aimait. Il aurait voulu la prendre dans ses bras et
lui expliquer; mais il était un homme galant. Il se contenta de la
dévorer des yeux et de lui faire des aveux muets qu'elle crut
destinés à sa cadette.
Quand elle fut seule dans sa chambre le soir, elle était
étrangement triste… Ses yeux étaient secs. En elle-même les
eaux déchaînées se jouaient avec son jeune cœur
amoureux…Elle s'endormit en faisant d'affreux cauchemars. Le
lendemain, sa tête était lourde. Elle prit quelques comprimés
d'aspirine pour soulager sa migraine.
Elle fit de gros efforts toute la journée pour se montrer enjouée
et insouciante…
Les Julien remercièrent chaleureusement la famille Dusablon et
les invitèrent chez eux. Mario promit d'écrire à Diane et à
Sylvie. La voiture décapotable démarra, emportant Mario et son
père vers leur foyer dans une petite ville située à une dizaine
de milles sur le bord du majestueux fleuve Saint-Laurent.
Bruno évita Diane dans les semaines qui suivirent, car il voulait
regagner la confiance de Sylvie.
À suivre...


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