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ROMAN-FEUILLETON VIRTUEL

LA RIVIÈRE CHAUDE
Épisode 6
Le premier amour de Sylvie
Lorsqu'elle fut dans les bois, Sylvie sentit enfin la
douceur caressante de la brise frôlant sa fière
silhouette. Une branche fouettait de temps en
temps sa figure et ses bras; elle avait dédaigné le
sentier, désirant emprunter des chemins non
tracés… Elle était parvenue au lieu où elle aimait le
mieux admirer la nature grandiose. Elle distingua
une forme humaine athlétique. C'était la première
fois de sa vie qu'elle voyait quelqu'un à se place si
chère.
-Qui est là? interrogea-t-elle contrariée.
-Bruno Godin, mademoiselle Sylvie, votre père m'a indiqué où
je pourrais vous trouver. Je me suis permis de vous
attendre ici.
-Vous! fit-elle agréablement surprise.
Elle avança jusqu'à lui.
-Je suis contente de vous voir, Sylvie. Nous
pouvons contempler ensemble ce site qui change
toujours et qui est si magnifique…
-Vous êtes un amateur de la nature?
-J'aime tout ce qui est beau.
-C'est naturel, monsieur.
-Je vous demanderais une faveur, Sylvie, celle de
cesser de m'appeler monsieur. Bruno ne vous plaît
donc pas?
-C'est un très joli prénom, au contraire.
-Et mon autre requête, serait-elle bien vue de vous?
-Cela dépend.
-Le vous est froid, ne trouvez-vous pas?… Comme
je vous veux comme amie, je vous demande la
permission de vous tutoyer.
Elle acquiesça et s'appuya à un arbre pour admirer
dans une position plus avantageuse le magnifique
coucher de soleil qui s'offrait à eux.
-Poursuivant sa pensée, elle dit :
-C'est une soirée très romantique…
-Je le pense aussi. Tu dois bien avoir un petit
copain qui va venir te rejoindre ici?…
-Non, je n'ai personne. Je n'ai jamais aimé d'amour
et toi?
-Quand j'étais étudiant, je suis tombé amoureux
d'une jolie blonde qui n'a pas eu la patience
d'attendre la fin de mes longues études… J'ai eu
une grande peine à l'annonce de son mariage.
Aujourd'hui, je crois avoir oublié… Ta sœur Diane lui
ressemble; il me semble revoir ma première flamme
quand je suis en sa présence. Moi qui croyais avoir
oublié cet amour de collégien, voilà que j'y songe
de nouveau. La vie se plaît à nous jouer des tours.
-Crois-tu l'aimer encore, Bruno.
-Je ne crois pas.
-Penses-tu que tu pourras aimer une autre femme?
-Bien sûr que oui.
-Moi, je ne crois pas que je donnerai mon cœur deux
fois. Je sens que je n'aimerai vraiment qu'un
homme et que mon amour sera si grand que je ne
l'oublierai jamais. J'ai l'impression que mon amour
sera spécial, Bruno.
-J'envie déjà celui qui saura t'inspirer un tel amour,
ce sera un homme bien chanceux.
-Oh! Bruno, je veux le chérir tendrement en le
consolant quand il en aura besoin et en le
conseillant en temps et lieu. Je veux être une
cause de joie pour lui et ne pas lui apporter de
nouveaux soucis. Je veux accomplir la tâche
quotidienne avec un certain plaisir. Quand l'être
aimé est très las, je veux le réconforter, l'entourer
de bons soins, me donner à lui…
Il l'écoutait, ravi. Ses traits respiraient grandeur et
rêve sublime. Elle semblait un ange descendu un
instant sur terre. On aurait dit qu'elle ne pensait plus
à celui qui, tout près d'elle, la contemplait
silencieusement.
-Le monde est parfois décevant, Bruno. Quelle est
ta conception de l'amour?
-Pour l'un, c'est le renoncement au monde afin de se
consacrer au service de Dieu. Pour l'autre, c'est un
choc éprouvé envers une beauté physique. Pour
quelques-uns c'est la découverte de l'âme sœur.
Pour certains, c'est l'assouvissement des sens.
Pour chacun, l'amour revêt un sens caché,
troublant. Pour moi, c'est une chose sacrée.
-Deux êtres qui s'aiment doivent certainement voir
tout en rose, Bruno. La pluie ordinairement
ennuyeuse est pour eux des millions de petites
gouttes faites pour ruisseler sur leurs visages. Ce
doit être délicieux.
-Ne rêve pas trop, mon amie, avertit Bruno; à ton
réveil la déception la plus cruelle pourrait t'attendre.
-Pendant que je rêve, je suis heureuse, soupira-t-elle!
-Voilà qui prouve combien tu es jeune et
romanesque!
-Je suis peut-être trop idéaliste, Bruno. Je me
demande quelquefois où cela me conduira.
Rentres-tu à la maison avec moi?
-Si ça te fait plaisir.
-Oh! Oui, fit-elle avec ingénuité.
Il passa son bras autour de sa fine taille. Elle sentit
un délicieux frisson à son toucher. Elle se déroba,
timide.
-Tu n'as pas peur? interrogea-t-il en lui jetant un
chaud regard.
Elle inclina affirmativement la tête. Ils étaient tout
près, leur haleine se confondait. Il se pencha pour
lui prendre un baiser. Ses lèvres l'effleurèrent à
peine; elle avait plein de papillons dans l'estomac.
C'était délicieux!… Elle se dégagea avec regret.
-Non, Bruno, pas ce soir.
Il comprit.
-Allons à la ferme avant qu'il fasse noir!
commanda-t-il doucement.
Ils marchèrent sans prononcer un mot, étroitement
unis pourtant par la pensée.
À leur arrivée, Diane s'exclama :
-Avoir su que tu avais vraiment un rendez-vous, je
t'aurais accompagnée…
-J'avais précédé votre sœur, Diane.
-Oui, Bruno se trouvait là.
-Je vois. C'est donc sérieux à ce point pour que tu
l'appelles Bruno.
La jeune fille rougit comme si elle avait été prise en
faute.
La soirée se termina sur une note agréable.
Puis Bruno dit au revoir à tout le monde. Ses idées
étaient plutôt confuses. Il ne savait plus où il en
était. Était-il possible à un homme d'être attiré vers
deux femmes?… Diane lui rappelait de plus en plus
son premier amour. Il sentait renaître en lui un
sentiment troublant pour cette belle blonde aux
yeux de chatte, aux mouvements langoureux et à la
figure sensuelle. Elle était audacieuse et sûre
d'elle. La douce Sylvie par contre était sensible et
craintive... Mieux valait ne rien analyser ce soir…
Pour chasser ces choses, il sifflota un air en vogue,
le même air que sifflotait Diane en passant son
pyjama. Elle avait laissé la lumière éteinte afin de
ne pas éveiller Annie qui couchait dans la même
chambre.
Elle n'avait jamais vu Sylvie aussi charmante. Il y
avait sûrement du nouveau… Et le beau Bruno
Godin y était certainement pour quelque chose…
-Il me plaît beaucoup à moi aussi, soliloqua-t-elle. Il
est fort et il doit être très doux d'être tenue dans ses
bras… Il faut que je m'arrange pour gagner son
attention. J'ai bien peur de me trouver en
compétition avec Sylvie. Ce sera un petit jeu encore
plus amusant que je pensais… Ça va mettre du
piquant dans ma petite vie plutôt monotone.
Sur ce, elle ferma les yeux et s'endormit
paisiblement.
À suivre...


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