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ROMAN-FEUILLETON VIRTUEL

LA RIVIÈRE CHAUDE
Pendant ce temps, à la ferme des Dusablon, la conversation allait
bon train. Émilienne venait juste de leur servir une bonne limonade.
-J'ai hâte de connaître toute ta petite famille, Antoine.
-Sylvie ne devrait pas trop tarder… Je te préviens c'est une enfant plutôt réservée et solitaire.
-Ce n'est pas le cas de votre fille Diane en compagnie de qui mon fils
Mario semble beaucoup se plaire.
-J'ai remarqué.
-Tiens, nous avons un visiteur, Antoine.
En effet, Bruno Godin apparaissait.
Il s'arrêta un instant, saisi par la beauté de toutes les roses qui
poussaient dans le parterre en avant de la maison et qu'Émilienne
soignait avec ferveur.
Il cherchait un endroit où héberger " Beau Dommage ", son pur
sang; il demeurait au village depuis peu et était contremaître à l'usine
de papier.
Diane ne fut pas sans le remarquer et se promit de s'arranger pour
mieux le connaître dans le futur. Il fut bref.
A son retour, Sylvie fit la connaissance d'Henri Julien et sa figure
débonnaire la conquit. Il s'exprimait avec de grands gestes et avec
chaleur. Il avait une attention toute paternelle envers elle. Ça lui plaisait.
Quand les regards de Sylvie et de Mario se rencontrèrent, un lien de
sympathie réelle les unit tout de suite. Ces deux cœurs vrais se plurent...
La soirée fut très intime. Émilienne se mit à jouer de l'accordéon.
On chanta "les trois cloches, souvenir d'un vieillard
à la claire fontaine et le temps qu'il nous reste".
On conta quelques légendes telle la danse du soleil que les enfants
levés tôt le matin de Pâques pouvaient voir au-dessus du fleuve.
Ils apportaient des vaisseaux pour ramener de l'eau de Pâques
qu'ils tiraient à contre-courant du ruisseau. Sylvie aimait surtout
la légende du capitaine changé en goéland. Après quelques mois
au paradis le capitaine s'ennuyait tellement de son navire
qu'il avait demandé à Dieu de le laisser revenir une heure
sur la mer pour contempler le voilier.
Le lendemain matin une lame de soleil courant sur la courtepointe
vint frapper le visage endormi de Sylvie. Sous ce choc de lumière,
ses paupières battirent. Elle n'ouvrit pas les yeux. Elle se plut à
songer à Bruno Godin et à son regard caressant de la veille. Il avait
peuplé ses rêves toute la nuit. Il faisait chavirer son cœur.
Après avoir aidé Antoine et son demi-frère Luc à traire les vaches ce
matin-là, elle déjeuna avec appétit. Elle aida sa mère; puis avec
Mario, prit le sentier des bois. Ils s'assirent sur un rocher, elle sur une
roche plus élevée que lui, effeuillant une marguerite.
-Dis-moi, Mario, reprends-tu tes études en septembre?
-Oui, Sylvie, et toi?
-J'ai terminé cette année ma douzième année grâce à maman qui a
beaucoup insisté. J'aimerais bien poursuivre mes études; d'ailleurs je
suis la seule de la famille à avoir gradué. J'aimerais peut-être devenir journaliste ou secrétaire juridique… Je vais y réfléchir.
-J'aimerais être un professeur de mathématique.
-Tous ces chiffres, tous ces élèves, ce sera intéressant. Dis, tu as perdu ta mère jeune à ce qu'on m'a appris.
-Oui, j'avais cinq ans, Sylvie, je sens que tu peux comprendre à quel
point j'ai manqué de tendresse maternelle. Papa est très bon, mais il
n'est jamais parvenu à combler le vide fait par l'absence de ma mère.
Je t'avoue sans honte que bien des soirs, j'ai pleuré, j'ai demandé au
ciel de me donner une maman comme à la plupart de mes amis.
Quelquefois je sentais que les caresses maternelles m'auraient
soulagé, m'auraient apporté sérénité et confiance. Père est très
perspicace, il devinait les orages qui grondaient en moi de temps à
autre et, avec sa bonté un peu maladroite d'homme, il essayait de
remplacer celle qui n'était plus. Je lui en savais gré. Je l'aime
beaucoup.
-Ton père n'a jamais songé à se remarier?
-Il n'a jamais pu se décider à convoler de nouveau. Il m'a souvent dit
que ma mère lui avait fait connaître les moments les plus doux et les
plus inoubliables dans l'existence d'un homme. Elle a fait sa joie
durant les premières années de son ménage. Il n'a jamais pu
m'imposer une belle-mère. Tu es la première confidente, Sylvie. Avec
toi, je pourrais parler longuement. Tu as une façon de m'écouter qui
est merveilleuse. Tu es formidable, ma mie.
-Je pense aussi que tu es formidable et que tu seras pour moi un ami
véritable.
-Notre amitié me sera très précieuse, Sylvie.
-Vous semblez bien vous entendre, les enfants, s'exclama Henri
Julien en s'approchant d'eux.
-D'où venez-vous, papa? interrogea aussitôt le jeune homme.
-De la maison. J'ennuyais cette pauvre Émilienne; alors j'ai résolu de
respirer le bon air pur des bois. Tout à fait par hasard, je suis tombé
sur votre retraite. Serait-il indiscret de ma part de vous demander de
quoi vous bavardiez?
-Que non, Monsieur Julien, s'exclama Sylvie avec aménité Nous
nous entretenions sur l'affection, l'amitié.
-C'était un sujet très agréable si j'en juge par vos mines éveillées, rit-il malicieusement.
-Certainement, papa. Sylvie est épatante lorsqu'elle disserte avec
moi sur les propos qui me sont les plus chers.
-Je ne suis donc qu'un importun. C'est bon, c'est bon, je vous laisse.
Sylvie protesta, mais il s'éloigna, allant rejoindre Antoine dans leur
cachette où ils buvaient ensemble du bon caribou et se remémoraient
le temps de leur jeunesse lointaine qui leur semblait pourtant d'hier.
-Tu as raison d'aimer ton père, Mario, émit-elle rêveuse, ce que je
paierais cher pour en avoir un semblable.
-J'ai cru remarquer qu'il y a une certaine froideur entre ton père et toi.
-Parfois je jurerais qu'il m'a en aversion.
-Je ne crois pas. Quand il parle de toi, il vante tes qualités. C'est
quand il te regarde qu'il a l'air songeur. Tu sais, il est toujours difficile
de savoir ce qui se passe dans la tête des gens…
-J'étouffe depuis des années dans cette atmosphère tendue, Mario.
Je ne lui en veux pas. Je l'évite car nous ne nous faisons que du mal.
J'espère m'en sortir un de ces jours.
-Tu auras ta part de bonheur comme les autres, ma mie. Tu le
mérites…
-Je m'en remets entre les mains de la Providence.
-Ce n'est pas que je veuille changer de sujet, mais j'aimerais en
savoir plus sur Diane, peux-tu m'aider?…
-Je n'en sais rien. Diane et moi ne sommes pas vraiment sur la
même longueur d'onde… À toi de la découvrir…
-Je la trouve absolument fascinante et, d'une beauté à faire damner
un saint, déclara Mario avec animation.
-Ah! Pour ça, tous les garçons du village lui tournent autour. Elle a
même le tour de faire marcher papa; elle l'a forcé à la garder à la
maison malgré les protestations de maman. Elle était lasse d'aller à
la petite école du rang. Elle préfère coudre et peindre, ce en quoi elle
excelle.
-Je n'ai pas cherché à analyser mes sentiments à son égard, mais je
crois que je commettrais des folies pour être aimé d'elle.
-Tu l'aimes déjà, n'est-ce pas?
-C'est probablement elle qui sera l'élue de mon cœur. Oui, je l'aime,
du moins si l'amour peut être entendu ainsi. Viens, retournons à la
maison et allons rejoindre les autres.
À suivre...


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