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ROMAN-FEUILLETON VIRTUEL

LA RIVIÈRE CHAUDE
Épisode 30
Le triomphe de l'amour
Pendant les nombreux mois que Sylvie prit à sortir peu à peu de sa
torpeur et à faire son deuil, la vie autour d'elle suivait son cours.
Annie, une très belle jeune femme de vingt-neuf ans, venait de sortir
du couvent après treize ans comme bonne sœur. Vatican II avait tout
chambardé dans les communautés religieuses quelques années
après sa rentrée. La confusion qui y régnait aidant et avec le temps,
elle avait réalisé qu'elle n'avait pas la vocation religieuse. Elle était
donc enseignante laïque au primaire. Elle y voyait assez souvent
Mario, vieux garçon endurci dans la quarantaine, auquel elle était
attachée; il était même question de fiançailles.
Diane était atteinte d'un cancer du colon et n'avait plus que quelques
semaines à vivre. Bruno avait pris charge de ses trois fils. Il annonça
lui-même à Sylvie au téléphone la mort de Diane qui avait gardé un
silence complet ces dernières années. Elle avait toujours refusé de
renouer contact avec Sylvie qui avait finalement démissionné.
Comme c'était dommage! Avoir vécu ainsi dans la peur tout ce
temps…
Bruno que Diane dans sa naïveté avait cru pouvoir posséder et
manipuler.
Bruno qui avait été un mari modèle, mais dont les longs silences
pleins de Sylvie lui glaçaient le sang.
Bruno qui prêtait son corps harmonieux à ses chaudes caresses,
mais ne se donnait jamais complètement.
S'il y avait un purgatoire pour expier ses fautes, c'est sur la terre qu'il
avait existé pour Diane.
Sylvie ne put se rendre à Québec pour l'enterrement. Elle était
encore elle-même trop fragile.
Un an s'était écoulé…
Sylvie avait fini par apprendre à lâcher prise. Elle se sentait encore si
frêle après une telle perte, un tel vide…
Elle avait vendu la maison victorienne et tous les meubles. Elle s'était
départie de tous les vêtements et jouets de Yan. Elle quittait
Vancouver emportant avec elle strictement ses effets personnels.
C'est donc dans un jumbo jet que Sylvie s'envola vers le beau
Québec de sa jeunesse.
À l'annonce de l'arrivée de Sylvie, Antoine s'était tant exclamé au
téléphone qu'il avait failli se retrouver avec une extinction de voix.
Ils étaient trois à l'attendre à l'aéroport de l'Ancienne-Lorette. Il y
avait Antoine, Bruno et sa marraine… Ils étaient là, le nez écrasé
contre la vitre de l'aérogare, regardant atterrir l'avion.
Ils s'empressèrent de récupérer les bagages… Quelle lenteur!… Ils
avaient envie d'écarter les gens devant eux…
Et, les voilà dans les bras l'un de l'autre. Tant d'affection, de
satisfaction et d'hospitalité.
-Bienvenue, mon enfant. Dieu fasse que tu restes toujours parmi
nous! souhaita Antoine d'une voix émue en la pressant contre lui.
Puis, ce fut au tour de Bruno dont le cœur s'emballait comme jadis
quand il voyait Sylvie :
-Enfin, notre revenante nous revient…
Elle se sentait tellement bien et en sécurité dans ses bras.
Sa marraine lui trouvait enfin bonne mine et s'en réjouissait.
Ils empilèrent les bagages dans la mini-fourgonnette de Bruno et s'y
installèrent.
C'est avec émotion que Sylvie les revoyait tous. Son grand-père avait
vieilli, mais il ne paraissait pas ses soixante-quinze ans. La peau de
son visage était encore extrêmement lisse. Lui aussi, il avait changé.
La vie s'en était chargée… Il n'avait plus la force et le temps d'être
orgueilleux et intransigeant. Il avait appris qu'il était impossible
d'exiger des gens parfaits dans un monde imparfait.
Bruno s'arrêta finalement devant la maison paternelle qu'Antoine
léguait à Sylvie. Son grand-père avait commencé à déménager peu à
peu ses effets pour aller vivre au village avec sa douce Blanche.
Luc et sa femme les y attendaient tous avec frénésie ayant préparé
un bon repas.
Bruno laissa à Sylvie le temps de s'installer avant d'ajouter peu à peu
à leur futur foyer des meubles de leurs choix.
En revoyant sa chère campagne, Sylvie songeait à son enfance sage
passée dans ce décor tant aimé. Ses doigts caressaient la grande
chaise qui berçait Émilienne, assise devant le vieux poêle à bois avec
son accordéon, jouant des rigodons. Ses yeux remplaçaient
mentalement le gros appareil de télévision couleur moderne par le
tout petit noir et blanc sur lequel Luc et elle avaient si souvent
regardé ensemble les fameuses parties de hockey mettant en
vedette les " Canadiens "; les incomparable joueurs Maurice Richard
et son frère Henri, Jean Béliveau, " Boum Boum " Geoffrion et le
gardien de but Jacques Plante avaient peuplé agréablement leurs
soirées d'hiver… de vraies joutes de hockey, celles-là, pas les
batailles sur glace des plus récentes années… Ses mains se
trempaient dans la rivière Chaude qui coulait avec son doux murmure
entre l'herbe satinée des bois, chaude au toucher, chaude des
chastes baisers de Bruno, chaude pour le cœur et l'âme. Ses jambes
nues frôlaient les fraîches fougères dont Diane se servait pour couvrir
le fond de son seau afin de le remplir plus vite que les autres de
framboises ou de bleuets. Ses oreilles écoutaient avec
attendrissement le gazouillement des oiseaux et la brise musicale
comme la voix de Bruno lui déclarant son amour.
C'était comme si le temps avait décidé de faire marche arrière un
instant rien que pour elle.
Elle se sentait tout à coup remplie de ce bonheur sain qu'elle
ressentait toujours dans la nature.
Dans les semaines qui suivirent Bruno et Sylvie se virent souvent et
elle fit la connaissance des trois fils de Bruno. Jérémie avait les traits
de Diane, mais les jumeaux ressemblaient à Bruno comme deux
gouttes d'eau. Ils avaient le même âge que son fils Yan qu'elle
porterait toujours dans son cœur brisé à tout jamais. Mais elle saurait
les aimer. Ils étaient tellement adorables.
Par une belle soirée d'août plus romantique que les autres, Sylvie et
Bruno, munis d'un sac de couchage, décidèrent d'aller dormir
ensemble à l'endroit si cher de leur première rencontre. Ils
marchaient doucement dans les bois, tendrement enlacés. La lune se
reflétait dans la rivière Chaude et dans le ruisseau comme dans un
miroir magique et le ciel allumait ses milliers d'étoiles dorées.
Les ombres des arbres défilaient à leurs côtés comme de longues
suites de danseurs nocturnes. La douce brise faisait frissonner le
feuillage dont le bruit ressemblait à la musique des lutins. La nuit était
enchanteresse.
Bruno goûtait le trouble que le sourire perlé de Sylvie engendrait en
lui. Il se noyait dans la musique de sa voix.
Dans leurs cœurs amoureux et généreux, ils éprouvaient un bonheur
irréel à contempler la nature dans toute sa beauté et à se contempler
tous les deux étendus sur le sac de couchage moelleux. Elle le
regardait candidement et se laissait docilement dévêtir, si belle, si
invitante. Il s'approchait, frôlait sa joue contre la sienne, puis contre
les seins chauds. Il se dévêtait à son tour, souriant d'avance à
l'expérience exaltante qui les attendait. Ils se redécouvraient
intimement avec le même plaisir que l'on a en face d'un trésor caché
depuis des années et qu'on veut s'approprier pour toujours avec des
gestes minutieux.
Bruno et Sylvie se firent l'amour avec une douceur, une tendresse et
une dévotion qui les firent atteindre ce plateau de satisfaction
physique et spirituelle totale, si rare et si sublime que seuls les
privilégiés arrivent à connaître.
Se sentant comme un collégien, Bruno criait :
-Sylvie, je t'aime, je t'aime, entends-tu ma voix? Je veux que les bois,
les champs, le ruisseau et la rivière Chaude entendent mes aveux
d'amour.
Et elle lui répondait dans un même cri :
-Bruno, je t'aime, je t'aime! Tu vois les étoiles nous sourient; elles
savent que tu es mon seul grand amour. Je me sens au paradis ce
soir.
Ils s'endormirent, collés l'un contre l'autre, ne faisant qu'un.
Ils avaient trouvé enfin dans les bras l'un de l'autre le "rêve, l'idéal"
qu'il cherchait depuis des années.
À l'aube, ils retournèrent à la ferme. Le coeur léger et heureux
comme deux gamins, ils marchaient confiants vers leur destin.
Ils avaient l'intention de se marier avant la fin d'août avec le
consentement des trois fils de Bruno.
Antoine Dusablon, de sa fenêtre, guettait Bruno et Sylvie
resplendissant de bonheur. Il se disait qu'il avait enfin réparé ses
fautes et qu'il était prêt à mourir en paix maintenant quand le bon
Dieu voudrait bien venir le chercher.
La cérémonie de mariage fut belle et très simple. C'était bien l'amour
qui les unissait. Et cet amour-là était si puissant, si total, si absolu
qu'il touchait et troublait les assistants.
Fin.


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