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ROMAN-FEUILLETON VIRTUEL

LA RIVIÈRE CHAUDE

Épisode 3
La rencontre avec Bruno

Les Dusablon virent passer deux automnes avec la cueillette des fruits et des légumes. C'était le temps du plaisir incomparable pour Sylvie, Diane et Annie de manger avec gourmandise les bonnes cerises moires sauvages qui poussaient dans leurs champs; les cerises succulentes qui leur empâtaient impitoyablement la langue et les dents. Les arbres crachaient une par une leurs feuilles jaunes, rouges, brunes ou or. Les oiseaux filaient vers le sud. Les fleurs agonisaient sur la terre froide. Antoine Dusablon, un enthousiaste amateur de chasse, allait dans les bois avec ses fils Charles et Luc et en rapportait du bon gibier frais. C'était un plaisir pour eux de faire la chasse aux perdrix et aux lièvres.
Les Dusablon virent passer deux hivers avec la terre revêtue d'un blanc manteau d'hermine. Excepté pour la rivière Chaude qui ne gelait jamais complètement, les autres rivières et les ruisseaux étaient gelés. Les arbres étaient comme de blancs squelettes. La petite Annie s'amusait à se rouler dans la neige moelleuse, glissait en traîne sauvage ou faisait des bonshommes de neige. Les plus grands pratiquaient le ski, s'adonnaient au patinage ou faisaient de la raquette. Ils goûtaient les plaisirs que l'hiver québécois offre aux siens avec toute sa variété de sports vivifiants.
Les Dusablon virent passer deux printemps avec son soleil qui réchauffait la terre de ses rayons chauds et bienfaisants. Les oiseaux que le frimas de l'hiver avait rendus muets, retrouvaient leurs chansons. Les fleurs s'épanouissaient et embaumaient l'air de leur suave parfum. Tous les animaux des bois se reprenaient à vivre. Il y avait du soleil partout, sur la montagne, sur les routes, dans les bois. La sève des arbres s'animait. Les bourgeons éclataient joyeux. Dans les érablières canadiennes, les fermiers comme Antoine Dusablon qui vivaient des profits de leur sucrerie, pratiquaient dans les érables une entaille peu profonde et y enfonçaient un chalumeau soutenant un seau destiné à recevoir l'eau qui tombait goutte à goutte lorsque la température était favorable. Un peu plus tard, cette eau était recueillie dans de grands tonneaux. Cette sève était bouillie, réduite en sirop, en tire et finalement en sucre. C'étaient alors les merveilleuses parties de sucre tant attendues. Les Dusablon se réunissaient et célébraient avec de nouvelles additions à leur famille chaque année. Les fils d'Antoine partageaient son bon caribou avec lui pour se réchauffer du froid comme ils disaient.
Les Dusablon virent passer deux étés avec son temps des foins et ses jours chauds… L'eau du ruisseau et de la rivière s'offraient douce comme de la soie. C'était l'été avec ses merveilles.
Il y avait une grande animation ce dimanche matin chez les Dusablon après l'assistance à la messe.
-Notre grand ami Henri Julien et son fils Mario arriveront dans quelques minutes, mes enfants, dit madame Dusablon.
-Viennent-ils pour longtemps? s'enquit Diane curieuse.
-Ils passeront quelques jours ici. Monsieur Julien est un très grand ami de ton père. Avant ta naissance nous avions d'étroites relations avec lui… Puis nous nous sommes perdus de vue. Tu seras polie, n'est-ce pas?
Et s'adressant à Sylvie qui s'apprêtait à sortir :
-Où vas-tu, Sylvie?
-Dans les bois comme à l'habitude, papa.
-J'aimerais que tu restes, fit-il sans grande conviction.
-Je les rencontrerai plus tard, fit-elle d'une voix douce.
-À ta guise. Mais tu ne te soustrairas pas toujours aussi facilement à ces obligations sociales.
Sans en entendre davantage, Sylvie ouvrit la porte et se mit presque à courir, précédée par son colley Sam. Elle s'arrêta à l'orée du bois. La brise arrivait fraîche et douce et le soleil brillait sur l'azur foncé d'un ciel sans nuage. La rivière Chaude chantonnait gaiement.
Une voiture décapotable stoppa et la jeune fille vit descendre de l'auto un homme grisonnant d'une cinquantaine d'années, de haute taille, accompagné d'un garçon aussi grand aux cheveux platine et au teint bronzé. Les présentations furent faites et le jeune homme fut ébloui par la blonde Diane. Il admira son corps élancé, ses lèvres pleines et sa démarche assurée. Avec ses dix-sept ans, elle avait déjà beaucoup de classe et était déjà l'image vivante de la beauté et du charme féminins. Diane était un vrai régal pour les yeux.
Sylvie s'enfonça sous la sombre voûte du feuillage. Elle se renfermait de plus en plus en elle-même, cherchant à cacher sa peine. Elle avait compris qu'elle ennuyait les autres avec ses problèmes d'adolescente. Elle était très timide et craignait tout nouveau. Pendant les mois d'été, elle passait parfois des journées entières dans les bois dès qu'on n'avait plus besoin d'elle pour les travaux des champs. La ferme comprenait quinze vaches, un taureau, trente poules, huit porcs et deux magnifiques chevaux pour l'équitation. Ils rêvaient tous de posséder un jour la merveilleuse trayeuse électrique annoncée dans les revues agricoles. Elle étudiait le nom des arbres canadiens et mangeait les bons fruits des bois. Elle vivait avec la nature qui était une fidèle confidente. Elle menait une vie retirée et pleine d'enchantement. Les siens la laissaient jouir de cette liberté. Comme d'habitude, elle s'assit sur une pierre et se laissa aller à des rêveries, ne portant aucune attention au petit roman à l'eau de rose qu'elle tenait dans les mains.
Elle en fut brusquement tirée par le grondement du colley et par le bruit de pas d'un cheval frappant le sol. Elle vit surgir devant elle un magnifique pur sang tenu en mains par son cavalier, beau jeune homme de vingt-huit ans, aux cheveux noirs naturellement bouclés et aux yeux de jais.
-Je m'excuse, Mademoiselle, de troubler votre solitude. Je me suis égaré. Voulez-vous me remettre sur le bon chemin? demanda-t-il courtois.
Elle sursauta et recula, effrayée, commandant au colley de rester assis.
Il répéta ses paroles en la caressant calmement de ses yeux amusés.
-Où voulez-vous aller? interrogea-t-elle hypnotisée par ses yeux noirs semés de paillette or.
Il la regardait et trouvait attirant ce joli visage d'un charme à vous couper le souffle. Il remarqua qu'elle avait un corps parfait, découpé au ciseau.
-Pourriez-vous me dire où demeure monsieur Antoine Dusablon? s'informa-t-il poliment.
-Prenez ce sentier et vous vous trouverez en face d'une vieille maison grise entourée d'une étable neuve avec une grande blanchie à la chaux et d'un hangar en bois le plus grand du rang.
-Merci, mademoiselle. Quand aurais-je le plaisir de vous revoir?
-Je ne sais pas, dit-elle redevenue méfiante.
-Puis-je savoir votre nom?
-Sylvie, monsieur, répondit-elle hésitante.
-Bruno Godin, à votre service, sourit-il. Dites-moi, savez-vous monter à cheval?
-Oui, Monsieur, j'adore monter à cheval.
-À bientôt, Mademoiselle!
Elle le fixa longuement de ses sombres prunelles de feu comme si elle avait voulu percer ses secrets.
-Vous avez des yeux magnifiques, déclara-t-il, incapable de se détacher d'elle.
-Au revoir! fit-elle baissant les yeux avec modestie.
Ils avaient tous les deux l'impression d'avoir établi entre eux une douce complicité mystérieuse.
Le jeune homme éperonna la jeune bête. En quelques minutes, elle disparut tandis que son galop résonnait sous bois.
À suivre...




La rivière Chaude
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