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ROMAN-FEUILLETON VIRTUEL

LA RIVIÈRE CHAUDE

Épisode 29
Le deuil

La sonnerie du téléphone fit sursauter Sylvie au milieu de la nuit.
-Madame Kristensen? demanda une voix féminine à l'autre bout du fil.
-C'est bien moi.
-C'est Muriel. Niels et Yan viennent d'être transportés à l'hôpital.
-Ce n'est pas grave, j'espère, s'entendit-elle dire bouleversée.
-Ils sont dans un état critique et nous aimerions que vous veniez immédiatement.
-Qu'est-il donc arrivé? s'inquiéta-t-elle
-Ils ont été impliqués dans un accident d'auto.
-Je m'habille et j'arrive tout de suite. Donnez-moi l'adresse de l'hôpital.
Elle la nota et raccrocha.
À moitié endormie, elle se fit une tasse de café fort. Elle sauta dans la voiture et eut toute la misère du monde à se concentrer sur la route. Le trajet lui sembla éternel.
Vu l'heure matinale, elle stationna l'auto sur le terrain de l'hôpital sans difficulté.
Elle se présenta à l'urgence, se renseigna et vit venir vers elle, dans sa blouse blanche, un médecin.
-Madame Kristensen, je suppose.
-Oui, docteur. Est-ce que je peux voir mon mari et mon fils?
-Madame Kristensen, dit-il sur un ton navré, je veux que vous sachiez que nous avons fait tout en notre pouvoir pour ramener votre mari et votre fils à la vie. Ma pauvre petite madame, mes plus sincères condoléances.
Elle n'essaya pas de contrôler le flot de larmes qui surgit.
Il lui tapota l'épaule gentiment pour la consoler et ajouta :
-Vous n'aurez pas besoin d'identifier leurs corps; c'est déjà fait par votre amie Muriel.
Muriel était invisible.
Comme une automate et complètement dépassée par les événements abominables, Sylvie retourna à sa voiture et s'assit, les jambes molles et les mains tremblantes. Elle prit machinalement le volant jusqu'à la maison. Tout se bousculait dans sa pauvre tête. Ça ne se pouvait pas que ses " deux hommes " soient partis pour toujours. Elle les revoyait encore la veille quand Niels était venu chercher Yan pour le week-end; Il était tout souriant et Yan avec son petit visage espiègle lui avait envoyé des bisous de la main en lui disant : "I love you, mom." Ils semblaient si contents d'être ensemble.
Elle se précipita sur le téléphone et appela Bruno avec qui elle parlait tous les jours depuis leurs retrouvailles à l'hôtel Georgia. Les mots s'étranglaient dans sa gorge et elle se mit à pleurer à chaudes larmes, incohérente.
Bruno ne saisissait rien, excepté que c'était Sylvie à l'autre bout de la ligne et que quelque chose de grave se passait.
-Sylvie!… Calme-toi!… Reprends-toi!
Ses sanglots résonnaient encore plus forts.
-Sylvie, je sais que c'est toi. Je t'aime. Qu'est-ce qui arrive?
-C'est terrible, Niels et Yan sont morts dans un accident de la route, réussit-elle à articuler en hachant les mots.
-Mon Dieu! s'écria Bruno joignant ses larmes à celles de sa bien- aimée.
Et après une courte pause :
-Sylvie, j'appelle ta famille. Nous prenons l'avion immédiatement, fit-il en reniflant, nous t'aimons et serons avec toi dans quelques heures seulement. Tiens bon!
Sylvie raccrocha temporairement rassurée; elle avait besoin de support moral plus que jamais.
Sylvie se retira dans la salle de bain et sous la douche pleura toutes les larmes de son corps et de son sang.
Norman, son avocat, avait été mis au courant; il se précipita chez Sylvie et fit son apparition comme sauveteur quand il offrit de s'occuper des obsèques et des autres détails. Elle fut soulagée de confier cette tâche à un ami sincère et loyal.
Toute la journée, les connaissances et les voisins vinrent sympathiser avec elle. C'est dans la soirée qu'elle vit apparaître Bruno et sa marraine. Son grand-père était en Abitibi au chevet de son fils Roland qui se mourait à l'hôpital à la suite de brûlures mortelles causées par l'emploi imprudent de l'allume-feu liquide qu'il avait tenu trop près des flammes. Il agonisait et souffrait atrocement. Ils pleurèrent sur l'épaule de l'un et de l'autre sans honte.
Plus tard dans la nuit, couchée près de Bruno qui se contentait de la tenir dans ses bras tendrement, incapable de dormir, elle était toujours sous le choc. Perdre Niels, c'était terrible, mais perdre Yan, son fils, son enfant, c'était impensable, c'était insupportable… Il était la chair de sa chair. Une partie de son être venait d'être arrachée. Elle se sentait dans une telle détresse. La vie ne serait jamais plus comme avant… Elle ne s'en remettrait jamais…
Le lendemain, c'est avec Norman, son avocat, qu'elle dut faire les arrangements avec le salon funéraire et l'Église catholique. Elle trouvait morbide de devoir regarder les urnes. Elle en choisit deux en or identiques avec des dessins de goélands sculptés. Tous les trois, ils aimaient lire ensemble le merveilleux livre de Richard Bach : Jonathan Livingston, le goéland qui voulait voler haut, toujours plus haut. Elle respectait aussi les souhaits de Niels qui voulait être incinéré.
Au salon funéraire, les prêtres catholiques avec qui Niels s'était lié d'une très grande amitié au cours des années vinrent à tour de rôle réciter des prières auxquelles la famille en deuil et les amis se joignaient pieusement.
Des parents et des collègues venant d'Europe, des États-Unis, de partout assistèrent aux funérailles. Tante Aase était là, digne et solennelle comme à son habitude. L'église était pleine à craquer. Le jeune Père McCloud se surpassa dans son oraison funèbre. Toute l'assemblée était émue par ses paroles choisies avec affection. À travers lui, tous revirent en pensées pour une dernière fois le grand sourire humoristique de Niels, sa joie de vivre, son cœur charitable ouvert à toutes les classes de la société et surtout sa douceur naturelle. Tous dirent adieu à Yan, cet enfant de neuf ans, devenu un ange qui s'envolait vers Dieu. Il faisait partie des esprits là-haut qui faisaient coucher le soleil, réveillaient l'herbe, chantaient dans le vent et lançaient des étoiles filantes.
La procession au cimetière fut triste.
Au domicile, une réception fut donnée pour leurs nombreux parents et amis.
Pour tenir le coup jusqu'au bout après les nuits blanches qu'elle venait de passer, Sylvie prit une valium pour se calmer les nerfs, la seule qu'elle se permit d'ailleurs, voulant être une femme forte à tout prix et garder la tête claire.
Après le départ du dernier invité, elle s'étendit et réussit à trouver un certain repos, quoique troublé.
Dans les jours qui suivirent, Sylvie se referma dans un mutisme complet. Bruno se sentait impuissant et sans ressource face au désespoir de Sylvie qui se repliait de plus en plus sur elle-même. Elle lui échappait de nouveau, mais il savait qu'il fallait tout simplement laisser faire le temps.
Les activités quotidiennes lui devenaient une corvée insurmontable. Son énergie était à la baisse et son intérêt diminuait. Elle avait le goût de rien.
Sa marraine et Bruno se consultèrent et décidèrent qu'Hélène resterait auprès de Sylvie pour lui aider à guérir, à continuer de vivre dans le sens véritable du mot et non à survivre.
Avant son départ pour Québec, Bruno la serra dans ses bras. Il avait l'impression de tenir une morte. Elle était ailleurs. Ses yeux étaient sans vie. Elle était inconsolable. Il avait mal avec elle.
Sylvie se laissait aller, elle voulait mourir. Son cerveau était figé. Sa concentration et sa mémoire étaient à zéro. Ça lui faisait peur, assez pour la décider à consulter un médecin.
Devant son état lamentable, il lui prescrivit un anti-dépresseur : une pilule le matin et une le soir. Elle en sentit les effets bénéfiques dès les premiers jours.
Son corps tendu par la souffrance jusque là, se mit à se détendre peu à peu. Elle somnolait durant le jour et dormait mieux la nuit. Elle fonctionnait au ralenti, mais elle arrivait à prendre sa douche avec plus de facilité, à manger avec plus d'appétit et à parler un peu plus avec sa marraine. Elle lui cassait les oreilles et celles de Bruno au téléphone avec ses sujets de conversation restreints à Niels et à Yan.
Elle commença à voir un psychologue une fois par semaine. Elle essayait de s'accrocher à la vie…
À suivre...




La rivière Chaude
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