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ROMAN-FEUILLETON VIRTUEL

LA RIVIÈRE CHAUDE
Sylvie se doutait bien que son mari menait une vie de plus en plus
dissipée. Tous les signes étaient là. Elle se sentait soudain vieille,
laide et mise au rancart. Elle ne savait plus sur quel pied danser.
Les années soixante-dix furent étourdissantes en voyages. Niels
vagabonda une bonne partie du globe, essayant de trouver une
solution à leur mariage. La plupart du temps, Sylvie choisit de rester
bien tranquille au foyer avec son fils Yan. Ils faisaient du bricolage
ensemble, montaient des spectacles de marionnettes, jouaient aux
dames. Un jour Yan était même arrivé en courant dans la cuisine
avec une pancarte qu'il voulait mettre devant le nid d' oiseaux
derrière la maison. N'étant pas capable de la lire, Sylvie avait
demandé à Yan ce qu'il avait écrit. Il lui avait dit tout simplement que
c'était écrit en langage d'oiseaux : prière de ne pas déranger les
oiselets qui dorment.
Sylvie et Niels se vouaient un grand respect et une mutuelle
admiration. Mais ils savaient qu'il manquait un atout essentiel dans
leur vie mondaine trop trépidante.
Sylvie, qui avait cru trouver dans le mariage réponse à sa recherche
du bonheur, se retrouvait au point de départ, pas plus avancée
qu'aux jours de son adolescence. Où étaient-ils donc ses rêves
d'enfant? Où étaient-ils donc ses rêves de jeunesse? Où étaient-ils
donc ses rêves d'amour?
Son destin semblait être le bonheur qui fuit. N'arriverait-elle jamais à
trouver son idéal, à ouvrir cette porte infranchissable qui semblait
rouillée par le temps?
Sylvie et Niels ne trouvaient pas le bonheur dans le tourbillon
superficiel du monde des voyages.
À la fin de novembre, Niels prit une décision grave. Il annonça à
Sylvie qu'il la laissait. Il ne voulait plus jouer au mari heureux
comblant son épouse. Une séparation s'imposait.
-C'est essentiel, je dois me retrouver, " Darling ", expliqua-t-il triste.
-Cela me peine tellement de t'entendre parler ainsi, Niels, rétorqua-t-
elle chancelante. Tu crois que cette séparation arrangera les choses?
-Je n'en sais rien… Ne nous leurrons pas, "Darling!"
Elle inonda sa chemise de ses larmes tourmentées. Il la serra
maladroitement contre lui. Elle lui semblait si petite et vulnérable; il
l'aimait, mais c'était trop compliqué de l'aimer.
Elle le laissa partir la mort dans l'âme. Avec lui elle se sentait
protégée depuis des années, à l'abri de tout danger… Elle laissa le
journal, trop anéantie pour travailler avec lui et ne pouvant supporter
la froideur de tante Aase qui semblait la blâmer pour l'échec de leur
mariage.
Elle se consacra entièrement à Yan, lui aidant à faire ses devoirs la
semaine et courant les cinémas, les " fast-foods " et les parcs de
jeux les week-ends…
À ses heures libres, elle faisait de longues promenades, marchant
dans les rues, aussi désolée et triste que le ciel gris d'automne.
Depuis leur séparation, il y avait dans leur belle maison victorienne la
présence même de Niels par son absence. Il y avait les pantoufles
qui ne traînaient plus dans le salon. Il y avait tous les journaux qui
n'étaient plus éparpillés sur la table et sur le plancher. Il y avait les
bouts de cigares qui ne salissaient plus les cendriers. Il y avait sa
robe de chambre qui n'était plus suspendue au crochet de la porte de
la salle de bain. Il y avait les tiroirs vidés de ses chandails et de ses
chemises au col amidonné. Il y avait la garde-robe avec tout cet
espace vide que les vêtements de Sylvie n'arrivaient pas à combler.
Niels, dans son nouveau logement luxueux, voyait son fils Yan à
toutes les deux semaines.
Niels avait apporté avec lui seulement ses effets personnels. Lui et
Sylvie se voyaient ou s'appelaient au moins une fois par semaine. Ils
savaient qu'il était important de garder la ligne de communication
ouverte entre eux. Une douce affection tranquille subsistait entre eux.
Niels se montrait toujours responsable financièrement envers sa
famille. Il s'assurait qu'il ne manquait de rien et leur démontrait son
amour le mieux possible.
Muriel, la jeune hôtesse de l'air, avait aménagé avec lui; c'est de Yan
que Sylvie l'avait appris quand il avait tout bonnement fait remarquer
à sa mère qu'elle ne portait pas de gants de caoutchouc comme
Muriel quand elle faisait la vaisselle.
Ils avaient vu chacun un avocat et essayaient de régler à l'amiable
leur séparation de corps et de biens.
D'ailleurs son avocat, Norman Summers, marié, heureux père de
famille de six enfants âgés entre cinq ans et douze ans, était à la
recherche d'une secrétaire et lui avait offert le poste.
Elle avait réfléchi et fini par accepter, car ses heures de travail
coïncidaient avec celles de Yan à l'école primaire.
À suivre...


La rivière Chaude ©1985,2007 Annetter Tous droits réservés
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