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ROMAN-FEUILLETON VIRTUEL

LA RIVIÈRE CHAUDE

Épisode 27
La séparation

Sylvie se doutait bien que son mari menait une vie de plus en plus dissipée. Tous les signes étaient là. Elle se sentait soudain vieille, laide et mise au rancart. Elle ne savait plus sur quel pied danser. Les années soixante-dix furent étourdissantes en voyages. Niels vagabonda une bonne partie du globe, essayant de trouver une solution à leur mariage. La plupart du temps, Sylvie choisit de rester bien tranquille au foyer avec son fils Yan. Ils faisaient du bricolage ensemble, montaient des spectacles de marionnettes, jouaient aux dames. Un jour Yan était même arrivé en courant dans la cuisine avec une pancarte qu'il voulait mettre devant le nid d' oiseaux derrière la maison. N'étant pas capable de la lire, Sylvie avait demandé à Yan ce qu'il avait écrit. Il lui avait dit tout simplement que c'était écrit en langage d'oiseaux : prière de ne pas déranger les oiselets qui dorment.
Sylvie et Niels se vouaient un grand respect et une mutuelle admiration. Mais ils savaient qu'il manquait un atout essentiel dans leur vie mondaine trop trépidante.
Sylvie, qui avait cru trouver dans le mariage réponse à sa recherche du bonheur, se retrouvait au point de départ, pas plus avancée qu'aux jours de son adolescence. Où étaient-ils donc ses rêves d'enfant? Où étaient-ils donc ses rêves de jeunesse? Où étaient-ils donc ses rêves d'amour?
Son destin semblait être le bonheur qui fuit. N'arriverait-elle jamais à trouver son idéal, à ouvrir cette porte infranchissable qui semblait rouillée par le temps?
Sylvie et Niels ne trouvaient pas le bonheur dans le tourbillon superficiel du monde des voyages.
À la fin de novembre, Niels prit une décision grave. Il annonça à Sylvie qu'il la laissait. Il ne voulait plus jouer au mari heureux comblant son épouse. Une séparation s'imposait.
-C'est essentiel, je dois me retrouver, " Darling ", expliqua-t-il triste.
-Cela me peine tellement de t'entendre parler ainsi, Niels, rétorqua-t- elle chancelante. Tu crois que cette séparation arrangera les choses?
-Je n'en sais rien… Ne nous leurrons pas, "Darling!"
Elle inonda sa chemise de ses larmes tourmentées. Il la serra maladroitement contre lui. Elle lui semblait si petite et vulnérable; il l'aimait, mais c'était trop compliqué de l'aimer.
Elle le laissa partir la mort dans l'âme. Avec lui elle se sentait protégée depuis des années, à l'abri de tout danger… Elle laissa le journal, trop anéantie pour travailler avec lui et ne pouvant supporter la froideur de tante Aase qui semblait la blâmer pour l'échec de leur mariage.
Elle se consacra entièrement à Yan, lui aidant à faire ses devoirs la semaine et courant les cinémas, les " fast-foods " et les parcs de jeux les week-ends…
À ses heures libres, elle faisait de longues promenades, marchant dans les rues, aussi désolée et triste que le ciel gris d'automne. Depuis leur séparation, il y avait dans leur belle maison victorienne la présence même de Niels par son absence. Il y avait les pantoufles qui ne traînaient plus dans le salon. Il y avait tous les journaux qui n'étaient plus éparpillés sur la table et sur le plancher. Il y avait les bouts de cigares qui ne salissaient plus les cendriers. Il y avait sa robe de chambre qui n'était plus suspendue au crochet de la porte de la salle de bain. Il y avait les tiroirs vidés de ses chandails et de ses chemises au col amidonné. Il y avait la garde-robe avec tout cet espace vide que les vêtements de Sylvie n'arrivaient pas à combler. Niels, dans son nouveau logement luxueux, voyait son fils Yan à toutes les deux semaines.
Niels avait apporté avec lui seulement ses effets personnels. Lui et Sylvie se voyaient ou s'appelaient au moins une fois par semaine. Ils savaient qu'il était important de garder la ligne de communication ouverte entre eux. Une douce affection tranquille subsistait entre eux. Niels se montrait toujours responsable financièrement envers sa famille. Il s'assurait qu'il ne manquait de rien et leur démontrait son amour le mieux possible.
Muriel, la jeune hôtesse de l'air, avait aménagé avec lui; c'est de Yan que Sylvie l'avait appris quand il avait tout bonnement fait remarquer à sa mère qu'elle ne portait pas de gants de caoutchouc comme Muriel quand elle faisait la vaisselle.
Ils avaient vu chacun un avocat et essayaient de régler à l'amiable leur séparation de corps et de biens.
D'ailleurs son avocat, Norman Summers, marié, heureux père de famille de six enfants âgés entre cinq ans et douze ans, était à la recherche d'une secrétaire et lui avait offert le poste. Elle avait réfléchi et fini par accepter, car ses heures de travail coïncidaient avec celles de Yan à l'école primaire.
À suivre...




La rivière Chaude
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