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ROMAN-FEUILLETON VIRTUEL

LA RIVIÈRE CHAUDE

Épisode 26
L'hôtesse de l'air

Même si Sylvie et Niels avaient voyagé aux quatre coins du monde ces cinq dernières années, ils s'étaient arrangés pour être ensemble la plupart du temps. Sylvie avait évité le Québec volontairement. Mais, au printemps 1970, Niels dut faire deux longs voyages d'affaires en Europe en en Alaska seul. Elle détestait le voir partir sans elle. Elle avait remarqué le vif intérêt que lui portaient plusieurs jeunes femmes libres et parfois certains hommes, même en sa présence. Elle connaissait toutes les tentations et tous les pièges de leur vie sociale. Les hommes d'affaires allaient aux présentations touristiques ou journalistiques avec leur femme, mais en voyage avec leur secrétaire ou leur maîtresse. Les gays s'affichaient en quête d'une petite aventure. Cette vie licencieuse l'avait scandalisée au début. À force d'y être exposée, elle avait fini par la tolérer tout en y devinant les dangers.
À son retour, Niels semblait plus nerveux que de coutume. Elle avait la puce à l'oreille. C'est absolument par hasard qu'elle entendit une conversation amoureuse entre lui et une jeune femme inconnue quand elle pressa le mauvais bouton pour répondre au téléphone au journal. Elle en resta sidérée, incapable de réagir, se sentant trahie.
En trouvant une carte postale quelques jours plus tard, elle apprit qu'ils s'étaient rencontrés en Alaska. Elle était hôtesse de l'air et s'appelait Muriel. Sylvie aimait bien Niels et la jalousie la rendait amère… Cette infidélité ramenait tout d'un coup sur le tapis leur vie sexuelle qui dormait plus souvent qu'à son tour. Elle ne pouvait se résoudre à voir leurs amours scruter par une étrangère. Elle se torturait… Elle n'osait pas confronter Niels de peur de se faire reprocher d'être une femme froide.
Un samedi, elle s'arrêta au journal un instant, chose qu'elle faisait rarement en dehors des heures de travail. Elle eut la surprise de prendre Niels en flagrant délit avec cette hôtesse de l'air.
-Je m'excuse, s'entendit-elle dire, gênée, essayant de maîtriser sa voix.
Il la regarda bizarrement, essayant de remonter la fermeture éclair de son pantalon.
-Attends, je vais tout t'expliquer.
Elle ne lui en laissa pas le temps et fila en pleurant à chaudes larmes.
Dans la voiture, elle mit les essuie-glaces en marche pour pouvoir voir la route devant elle. Elle se rendit compte qu'il ne pleuvait pas. C'étaient ses yeux qui avaient besoin d'être essuyés.
Niels essaya de se faire pardonner le soir :
-Écoute, les apparences sont trompeuses… Tout cela n'a aucune importance dans ma vie. C'est toi que j'aime.
-Drôle de façon de m'aimer, Niels.
-Sylvie, il y a bien des choses que tu n'as pas besoin de savoir. Elles te feraient mal. J'ai mes responsabilités envers Yan et toi. Je m'attends bien de les respecter. Je vous aime beaucoup tous les deux. Tu ne dois jamais en douter.
Elle le bouda durant plusieurs semaines, couchant avec lui, mais refusant de se laisser amadouer. Elle verrouillait la porte de son cœur à cet homme adultère qui lui déchiquetait les entrailles.
Sylvie n'en souffla même pas mot à la bonne tante Hélène qui lui téléphonait régulièrement. Celle-ci lui annonça qu'en juillet, Antoine s'arrêterait à Vancouver pour une journée seulement lors de leur voyage dans les Rocheuses dans le campeur de son fils Charles.
Tant de belles impressions bouillonnaient encore en lui quand Antoine arriva à la résidence de Sylvie et de Niels. Avec les autres voyageurs, il venait de se remplir les yeux de la beauté éclatante des Rocheuses, du Lac Louise, de Banff et de Jasper… Et Sylvie pouvait partager facilement son grand enthousiasme. Elle aussi s'était déjà arrêtée avec un respect sacré en face de la majesté de ces paysages de l'Ouest canadien. Même les plus belles cartes postales offertes aux touristes ne réussissaient pas à en rendre l'effet grandiose. Antoine fit la connaissance de son arrière-petit-fils et leur présenta sa troisième femme. Blanche Therrien était ronde, courte et exubérante avec ses cinquante ans fraîchement éclos.
Charles était taciturne. Il était distant et impénétrable. Il s'était emmuré dans sa paranoïa… Il se berçait, le menton presque collé sur la poitrine, jongleur. Sa femme lui parlait avec douceur et réussissait à le sortir parfois de sa torpeur. Il se sentait tellement mal, persécuté par un ennemi invisible qui lui laissait peu de répit.
Les autres agissaient comme si son comportement était normal,alors, Sylvie ne posait pas de questions indiscrètes. Puis Charles semblait revenir à la réalité et s'emballait sur leur voyage dans l'Ouest. Il parlait de ses huit heures d'ouvrage à l'usine de papier, des autres travailleurs qui l'épiaient et se mêlaient de ses affaires… C'était la boisson qui l'avait rendu un peu bizarre, c'est tout…
Antoine remarqua la mauvaise mine de Sylvie :
-D'après tes lettres, je te pensais très heureuse.
-Grand-père, ce n'est que du surmenage.
-Viens te reposer à la campagne quand cela t'adonnera. La forêt est toujours aussi belle et inchangeable, offrit-il en tirant une longue bouffée rêveuse sur sa pipe.
L'odeur de son tabac ressuscitait en elle la ferme, sa vie si simple et ses heures paisibles et agréables passées dans les bois aux milles senteurs champêtres. Elle se revoyait au bord de la rivière Chaude, restée toute chaude et fleurie de soleil dans son cœur, restée colorée des pommettes rouges et jaunes dont Bruno et elle se gavaient. Elle le remercia du regard et s'affaira à leur faire à tous une chaude réception.
À suivre...




La rivière Chaude
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