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ROMAN-FEUILLETON VIRTUEL

LA RIVIÈRE CHAUDE
Antoine attendit quelques jours pour se calmer les nerfs et croyant sa
femme absente, il aborda Diane en ces termes :
-J'aimerais savoir quelles sont vos intentions à Mario et à toi?
-Très honnêtes, papa, puisque nous sommes fiancés et que, dans un
avenir rapproché, nous unirons sans doute nos destinées, répondit-
elle le plus naturellement du monde.
-Es-tu certaine de ce que tu avances?
Le ton de son père lui donna un frisson d'effroi.
-Est-ce que quelque chose pourrait contrecarrer nos projets?
s'empressa-t-elle de demander.
-En effet la résurrection d'un mort : Bruno.
Émilienne, que le bruit des deux voix avait attirée à son retour, colla
son oreille à la porte juste à temps pour entendre cette dernière
phrase qui lui fit porter la main à son cœur.
La réponse de Diane lui parvint ironique :
-Je vois que mon affaire est devenue secret de Polichinelle.
-Il est temps que la vérité se fasse jour. Tu ne peux continuer à vivre
en ne brodant que mensonges sur mensonges. Ta place est avec
Bruno.
-Si ça me plaît à moi de jouer à la jeune veuve.
Un silence lourd presque tragique régna. Émilienne de sa cachette,
pensa :
-Je savais bien qu'on me cachait quelque chose de grave.
Ses jambes étaient molles et elle se sentait faiblir.
Ce fut comme dans un cauchemar qu'elle écouta Antoine supplier :
-Mon enfant, quelles que soient les erreurs que tu as commises,
reprends-toi! Tu ne peux continuer à manipuler Mario et à te faire fi
du sacrement de mariage.
-Cela ne serait pas si j'avais un mari affectueux vers qui me tourner.
-Tu as un fils qui peut te combler de joie.
-Et que Bruno m'a enlevé afin de me faire pâtir!
-Il a agi sous sa première impulsion. Je crois que si tu lui prouvais ton
amour pour votre enfant, il le partagerait avec toi. Vous avez mûri
tous les deux depuis. Il vous faut tenter l'impossible ne serait-ce que
pour épargner ce petit être innocent que vous avez mis au monde.
-Tant que le visage de Sylvie se dressera entre nous deux, il n'y aura
rien à faire, s'écria-t-elle plaintivement. Si j'avais compris cela plus
tôt, je ne me repentirais pas aujourd'hui d'avoir aimé et d'aimer
encore malgré tout un homme qui a bafoué mon bel amour. N'exigez
donc pas de moi maintenant d'abandonner Mario auprès de qui je me
sens enfin une femme désirable et aimée. Je suis à lui et c'est mon
privilège.
À ce moment, la porte s'ouvrit et madame Dusablon tomba la figure
contre terre.
D'abord consternés, Antoine et sa fille reprirent leur sang-froid et
essayèrent de la ranimer, en vain.
Émilienne avait voulu intervenir. Les forces lui avaient manqué et elle
s'était écroulée sur le plancher, morte instantanément. La crise
cardiaque tant redoutée avait fait son œuvre.
Antoine fit appel au médecin de famille, au prêtre et au service des
pompes funèbres.
Devant son cercueil au salon mortuaire, tous défigurés par les
larmes, les Dusablon récitaient pieusement le chapelet à toutes les
heures.
De son vivant, Émilienne aimait prier chaque soir à sept heures avec
le cardinal Paul-Émile Léger à la radio. On méditait sur les mystères
joyeux les lundis et jeudis, les mystères douloureux les mardis et
vendredis et les mystères glorieux les mercredis, samedis et
dimanches. Toute la famille s'agenouillait docilement avec elle devant
la grande croix noire en bois, sur laquelle le curé de leur paroisse
avait appliqué les indulgences du Chemin de la Croix et de la bonne
mort.
La mort soudaine d'Émilienne les rapprochait mystérieusement d'une
autre façon… Ils croyaient tous à la vie après la mort.
La vie après la mort… Sylvie voyageait dans ses souvenirs et c'était
la noyade de Luc dans la rivière Chaude. Un remous l'avait englouti.
En le sortant avec des câbles, on l'avait cru mort… Mais c'était la
version de Luc après l'incident qui l'avait le plus intéressée. Il lui avait
fait jurer cracher de garder son secret… Il ne voulait pas que les
autres rient de lui… Il lui avait dit qu'il s'était senti soudain soulevé
dans les airs… C'était d'En haut, ballotté dans l'espace, qu'il
regardait son propre corps inerte et ses propres poumons se remplir
d'eau… Comme un simple spectateur, il les voyait s'affairer et les
entendait tous parler sur les bords de la rivière. Il avait même
rapporté à Sylvie les conversations mot pour mot alors que lui gisait
au fond de la rivière… Il se sentait bien. Une lumière douce
l'enveloppait et le réchauffait. Il ne bégayait plus. Il était heureux.
Puis le noir s'était fait. C'était alors qu'il avait repris conscience et
qu'on l'avait déclaré sauvé. Il avait dit à Sylvie que la mort ne lui ferait
plus jamais peur. Et elle s'était accrochée à cette idée. Elle le lui avait
fait raconter maintes fois, intriguée par le mystère de la vie après la
mort, la vie après la vie… Émilienne, sa mère adoptive, allait
rejoindre Marielle, sa mère biologique. Toutes les deux
demeureraient présentes dans ses pensées quotidiennes. Sylvie était
convaincue que, dans cette autre dimension réservée à l'âme, elles
pouvaient l'entendre…
On enterra Émilienne Dusablon par un jour sombre et triste où il
semblait que la nature entière avait pris le deuil, mais un jour d'une
sérénité immense et d'un calme profond.
De nouveau veuf, Antoine allait et venait du soir au matin, les yeux
hagards, le dos courbé sous le poids de cette cruelle épreuve.
Sylvie se sentait indirectement coupable. Elle se porta volontaire pour
des heures supplémentaires au bureau et s'inscrivit à des cours
d'espagnol.
Diane, que le remords rongeait, trompait son supplice dans de
sauvages chevauchées à travers bois. La douce Annie se jetait à
corps perdu dans ses études au couvent, songeant plus que jamais à
se consacrer bientôt au service de Dieu.
Diane ne pardonnait pas à Sylvie d'avoir mêlé son père à son affaire
et le fossé entre elles se faisait de plus en plus creux.
Par correspondance, Diane fit part à son mari des tristes
événements, lui laissant sous-entendre qu'il était libre de revenir à
Québec. Il lui envoya une lettre de sympathie des plus touchantes,
s'excusant d'être retenu à Windsor pour affaires urgentes.
Comme sa passion pour Mario s'éteignait petit à petit, Diane lui remit
sa bague de fiançailles et lui fit des aveux complets qui plongèrent le
jeune homme dans l'anéantissement le plus total.
Quelques semaines plus tard, Mario annonçait à son père qu'il venait
de se porter volontaire pour aller enseigner au Zaïre et rejoindre l'un
de ses compagnons d'études qui y était depuis deux ans.
À suivre...


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