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ROMAN-FEUILLETON VIRTUEL

LA RIVIÈRE CHAUDE

Épisode 2
Les filles d'Émilienne

Été 1956. Le soleil se levait au-dessus de la forêt. Assise sur une pierre moussue, l'adolescente semblait capter dans ses cheveux brun foncé les premiers rayons de soleil levant. Elle admirait l'eau limpide et pure de la rivière Chaude qui coulait à ses pieds.
Elle avait environ seize ans. Une très longue chevelure encadrait sa figure au teint de pêche. Elle avait de magnifiques yeux bruns plutôt tristes et empreints de mélancolie. L'adolescente était transparente et mystérieuse comme l'eau. Souvent, elle venait s'asseoir sur cette pierre et s'oubliait des heures entières dans cette belle nature, là son âme respirait à l'aise; là elle se retrouvait elle-même, elle retrouvait ses nobles aspirations vers le beau et le bien; là elle goûtait le vrai bonheur.
-Sylvie! Sylvie! cria une voix sonore, viens déjeuner!
-J'arrive, Diane.
La jeune fille se dressa et avec regret rejoignit sa sœur Diane. Les deux adolescentes entrèrent sans se hâter. Émilienne s'affairait dans la cuisine. Quant à son mari, Antoine Dusablon, il vint à la rencontre des deux adolescentes.
-Bonjour mes enfants!
Diane s'empressa d'aller l'embrasser et Sylvie, hésitante, fit de même. La froideur d'Antoine la figea une fois de plus et elle s'éloigna, le cœur gros. Monsieur Dusablon la regarda un moment d'une façon étrangement rêveuse. Il sentait qu'il n'avait pas répondu à l'affection de l'enfant trouvée, mais il ne pouvait pas s'empêcher d'être distant avec elle. Il lui en voulait de lui rappeler sans cesse sa fille Marielle qu'il considérait comme la honte de la famille avec la vie scandaleuse qu'elle menait à Montréal.
Diane savait le dérider et ne se gênait pas pour le manipuler. Ça le faisait sourire intérieurement. Il la contempla longuement. Un éclair d'orgueil s'alluma dans ses yeux et un sourire de fierté erra au coin de ses lèvres. Elle était bien sa fille, solide et pleine de santé.
-Savez-vous où est Annie?
-La voici.
Une mignonne fillette de huit ans apparut. De magnifiques cheveux roux encadraient un cou frêle et blanc. De très beaux yeux bleu clair, doux, frangés de longs cils, éclairaient ce visage au teint éblouissant. On aurait cru un ange. Elle courut vers Antoine et l'embrassa. Il adorait écouter son babillage.
-Maintenant, tout le monde à table! ordonna-t-il.
Toute la famille se réunit autour de la table dans la vaste cuisine et après le bénédicité récité par Émilienne, déjeuna en silence.
Après avoir adopté Sylvie, Antoine et Émilienne Dusablon eurent deux filles : Diane et Annie. Le grand-père aima moins sa petite-fille et avait tendance à donner tout son amour paternel à ses deux dernières filles. Il blâmait souvent tout ce qui arrivait de fâcheux sur la pauvre enfant qui voyait arriver avec bonheur la semaine de vacances qu'elle allait passer chez sa marraine dans la ville de Québec.
Émilienne Dusablon déplorait l'attitude de son mari. Plusieurs fois, elle essaya mais en vain de les rapprocher. A son mari, elle rappelait toutes les joies que leur avait apportées l'enfant cette première année et lui suggérait d'être plus affectueux avec Sylvie. Il n'en tenait pas compte et n'en faisait qu'à sa tête. Alors elle parlait à Sylvie et lui conseillait d'être bonne, aimable et patiente envers son père. Celle-ci écoutait Madame Dusablon. Cependant, elle ne comprenait pas pourquoi il y avait un tel malaise entre eux.
L'adolescente souffrait de l'indifférence de son père. Elle se retirait dans les bois où elle racontait aux eaux de son ruisseau et aux animaux de tristes histoires. Peu à peu une profonde mélancolie l'envahissait et Madame Dusablon constatait avec désespoir que la tristesse de Sylvie s'accentuait à mesure qu'elle grandissait.
Sylvie avait vu partir également un par un les garçons du premier lit qu'elle adorait. Roland et Gérard étaient allés faire leur vie en Abitibi avec l'oncle Joseph; Hervé était parti pour le Maine rejoindre l'oncle Arthur et Charles s'était installé au village travaillant pour l'usine de papier. Luc s'était marié et avait bâti sa maison voisine de son père qu'il continuait d'aider aux travaux de la ferme. Trop accaparé par sa nouvelle épouse, il négligeait cependant Sylvie. C'était comme s'il était parti lui aussi. Elle ne le voyait plus qu'à l'étable quand il faisait le train. Il lui manquait. C'était surtout avec Luc que Sylvie avait passé son enfance insouciante à courir les bois. Leur amitié avait le goût des fraises des champs si juteuses et sucrées dont ils se régalaient; le goût des films noir et blanc de Tarzan joué au cinéma par Johnny Weismuller; ils imitaient ensuite Tarzan et Jeanne dans la jungle en s'accrochant à un câble et en se balançant d'arbre en arbre avec une grande agilité. Leurs bois résonnaient alors du long cri célèbre que Luc était fier de lancer à pleine gorge, d'autant plus fier que cela lui faisait oublier qu'il bégayait. Leur amitié avait le goût des poèmes si beaux et si riches que Luc écrivait et lui montrait; elle les dactylographiait et corrigeait ses fautes d'orthographe quand il le lui demandait.
Après avoir lavé la vaisselle, Sylvie s'assit dans la vieille berçante. Elle était triste. Elle se sentait une intruse dans cette demeure. Pourquoi son père ne la traitait-il pas comme ses cadettes? Antoine était parti et elle éprouvait un grand soulagement. En la présence de Monsieur Dusablon, elle ne désirait qu'une chose : s'effacer, passer inaperçue à ses yeux.
Annie et Diane étaient sorties. Cette dernière se moquait bien volontiers de la pudique Sylvie qui se cachait derrière un paravent ou lui tournait le dos quand elle se déshabillait comme si elle avait honte de son corps. Diane était sainement curieuse et la nudité pour elle était naturelle. Juste pour voir sa sœur devenir écarlate, Diane se pavanait sans vêtement devant elle et se plaisait à lui décrire en détail le beau corps nu de leur jeune voisin de leur âge, Raymond, en s'émerveillant de leur différence, en insistant sur cette différence. Elle lui avouait qu'elle aimait échanger de longs baisers avec lui en cachette, qu'elle aimait le caresser et être caressée par lui dans la paille fraîche sans aller jusqu'au bout; elle affirmait que c'était un besoin aussi simple que celui de boire ou de manger; elle ajoutait qu'ils se mettaient " stone " dans le hangar en reniflant à pleins poumons l'essence destinée à la machinerie agricole et s'évadaient ainsi dans de douces vapeurs pour quelques instants sublimes. Elle l'invitait à essayer, sachant bien que Sylvie désapprouvait et battrait en retraite dans ses précieux livres. Sylvie était une romantique et sentait avec son âme; Diane par contre sentait avec son corps. Elle adorait tous les animaux et était prête à les protéger contre tous ceux qui osaient les négliger ou les maltraiter. Elle savait fort bien qu'elle manipulait son père mieux que n'importe qui et que les pieux mensonges qu'elle inventait constamment pour mettre du piquant dans sa vie amusait beaucoup Antoine. Il l'appelait sa " Sarah Bernhardt " ce qui l'encourageait à continuer à donner deux ou trois versions de chaque événement selon son humeur et à faire valoir ses talents d'actrice. Malgré son jeune âge, elle en profitait avantageusement. Sylvie se rendait compte qu'elles n' avaient rien en commun; elle ne rencontrait qu'une attitude artificielle, une rivalité constante et une amitié étudiée.
La petite Annie était trop jeune et innocente pour prendre part à ce monde compliqué d'adultes. Elle avait une très grande admiration pour sa grande sœur. Les enfants sont infailliblement attirés par les personnes franches et bonnes. Elle sentait que Sylvie avait besoin de tendresse et à son insu son jeune cœur amoindrissait les ravages causés par les deux autres.
Quant à Émilienne, très occupée, avec toute cette marmaille du premier mariage et du sien, elle n'avait pas toujours eu le temps à consacrer à ce genre de mésentente ces dernières années. Par chance, on avait fini par rentrer l'eau courante, installer l'électricité et même poser le téléphone avec une ligne pour plusieurs abonnés. Cela avait facilité sa tâche ménagère. Elle paraît les coups de son mieux mais c'était insuffisant.
À suivre...




La rivière Chaude
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