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ROMAN-FEUILLETON VIRTUEL

LA RIVIÈRE CHAUDE
Sylvie, qui venait passer la fin de semaine
à la ferme, arriva ce matin-là au moment où le
facteur distribuait le courrier. Elle figea devant
une enveloppe dont elle reconnaissait l'écriture
fine et familière. Elle la tourna entre ses doigts…
Elle enfouit la lettre dans son sac à mains…
C'est la gorge desséchée et les mains tremblantes
qu'elle parut devant Émilienne et Antoine.
-Comme tu es pâle, ma chère Sylvie, nota l'épouse
du cultivateur.
-Le travail est vraiment harassant au bureau et je
crois qu'un bon week-end de repos me fera du bien
, répondit-elle en leur remettant le reste du courrier.
-Tu ne te distrais pas assez, constata Antoine avec
un doux reproche dans la voix. Travail, travail, travail,
ce n'est pas une vie, ça.
Elle lui sourit gentiment et monta défaire ses
bagages. Son sang courait dans ses veines…
Elle hésita un moment avant de frapper chez Diane.
Une voix ensommeillée lui parvint :
-Qui est-ce?
Sans attendre de réponse, Sylvie entra et resta
stupéfaite devant la jeune femme qui s'empressait
de ramener les couvertures sur elle afin de dissimuler
sa grossesse.
-Tu es enceinte et tu ne nous as rien dit!
fit-elle médusée.
-En voilà des façons de faire irruption chez moi
ainsi. Je suis habituée à plus de délicatesse!
-Je m'excuse, dit l'arrivante confuse, j'ai pensé être
revenue au bon vieux temps où adolescentes nous
ne tenions pas compte de ces formes de
savoir-vivre entre nous.
-Bah! s'exclama Diane résignée, j'aurais dû me
douter que quelqu'un le remarquerait un jour ou l'autre.
-Je n'arrive pas à comprendre pourquoi tu en fais
un mystère. Après tout ce n'est pas une honte
puisque tu es veuve et que tu portes l'enfant de Bruno.
-Je devrais sans doute être heureuse de sentir
naître en moi ce petit être qui me laisse pourtant
indifférente. Bien plus, au risque de t'indigner,
j'ajouterai que je n'en veux pas pour le moment.
Il ne fait pas partie de mes plans.
-Comment peux-tu être aussi insensible devant
ce fruit de votre amour?
-Notre amour, Sylvie, laisse-moi rire!… ricana-t-elle douloureusement. Plus que tout autre, tu dois savoir
combien notre mariage fut une grave erreur. Au début,
j'avais pensé que notre premier enfant nous unirait,
car Bruno souhaitait ardemment sa venue et se
montrait même attentionné envers moi. Que
m'importait neuf mois de nausée pourvu qu'il
finisse par m'aimer même si ce n'était qu'à cause
de l'enfant. Avec sa perte, tout s'écroula et je me
révoltai en voyant qu'après avoir tant souffert
dans ma chair, je me retrouvais devant le vide
le plus immense…
Elle s'arrêta un instant, le souffle coupé et
reprit amère :
-Sais-tu seulement ce que c'est que d'être dans
une province anglaise, de parler une langue
qui n'est pas la tienne et de vivre avec un
homme qui te traite comme une gamine mal
élevée… et ce, jour après jour… Oh! Quelle
torture!… J'ai pleuré comme une Madeleine.
J'avais envie de tout planter là, mais j'étais trop
fière pour m'avouer vaincue. Je m'entêtais…
Au moindre signe d'affection, je me mettais
à espérer follement. Mais nous ne faisions que
satisfaire nos appétits sexuels. À ses
yeux, je demeurais l'adolescente capricieuse
et gâtée qui lui avait tout volé… Et je me suis
mise à le détester, oui, à le détester de toutes
mes forces… Nous avions des scènes violentes
que je prenais un malin plaisir à provoquer pour
mieux nous briser. Et maintenant, que je suis libre,
enfin libre, tu voudrais que je me réjouisse de
devenir mère…
-Comme tu dois être malheureuse pour oser
t'exprimer ainsi?
-Oui, si cela peut te donner satisfaction, je suis
malheureuse, Sylvie. J'ai voulu fonder un foyer
sur vos deux cœurs brisés et le destin s'est bien
vengé de moi.
Diane reposa sa tête mollement sur l'oreiller,
profondément lasse et triste; sa voix ne fut plus
qu'un faible murmure :
-Je n'en peux plus… Je suis exténuée.
Sylvie lui présenta avec émoi la lettre que le facteur
lui avait remise :
-C'est pour toi, Diane.
La jeune veuve devint si pâle que Sylvie crut un
moment qu'elle allait s'évanouir.
-Il m'avait pourtant promis de me laisser tranquille,
balbutia-t-elle atterrée.
-C'est l'écriture de Bruno, n'est-ce pas?
Et, devant sa sœur, qui la fixait sans comprendre :
-Aussi bien que tu le saches, Bruno est vivant.
Sylvie se laissa tomber dans la chaise comme
foudroyée : heureuse qu'il soit vivant; malheureuse
parce qu'il ne lui appartenait pas plus, pendant que
Diane expliquait :
-Notre vie à deux était devenue impossible.
Je ne pouvais admettre un échec devant ma famille
et les exposer aux qu'en dira-t-on. C'est le seul moyen
que j'ai trouvé pour sauver la face. J'ai eu
le temps de mûrir mon projet durant les soirées que
je passais seule à m'ennuyer. J'ai menacé de quitter
Bruno à plusieurs reprises; il a fini par ne pas avoir
d'objections. Il en est même venu à croire qu'une
séparation nous aiderait à voir clair en nous. C'est
donc avec son consentement que je l'ai quitté.
-La situation entre vous était à ce point critique,
regretta Sylvie avec beaucoup de peine. Mais
avec votre enfant, tous les espoirs te sont permis
maintenant.
-Nous ne pouvons plus nous souffrir l'un et l'autre
et ce n'est pas mon état qui arrangera quoi que ce soit.
-Tu peux essayer.
-Non, j'ai besoin de retrouver un peu de calme.
-De toute façon, tu n'aurais pas dû créer cette
atmosphère fausse autour de toi, Diane, tu sais
bien que Bruno va revenir un jour. Et alors?
-Je ne veux plus avoir quoi que ce soit en commun
avec lui. D'ailleurs, je ne voulais pas inquiéter
maman davantage; tu sais combien son cœur
est agité. Elle n'aurait pas pu supporter de voir sa
propre fille faire un fiasco de son mariage. Et papa,
lui, ne me le pardonnerait jamais. Tu sais comme il
est à cheval sur les principes.
-Que sera-ce donc le jour où ils découvriront la vérité?
-Je ne crois pas que tu sois assez sotte pour la
leur apprendre maintenant. De toute façon,
j'ai toujours réussi à m'en sortir. Je sais que tu
sauras user de ton bon sens. Je compte sur ta
discrétion pour que l'entretien que nous venons
d'avoir reste secret à jamais.
-Je crains que nous le regrettions.
-Pas moi, je compte avec le temps.
À suivre...


La rivière Chaude ©1985,2007 Annetter Tous droits réservés
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