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ROMAN-FEUILLETON VIRTUEL

LA RIVIÈRE CHAUDE

Épisode 15
La lettre

Sylvie, qui venait passer la fin de semaine à la ferme, arriva ce matin-là au moment où le facteur distribuait le courrier. Elle figea devant une enveloppe dont elle reconnaissait l'écriture fine et familière. Elle la tourna entre ses doigts… Elle enfouit la lettre dans son sac à mains… C'est la gorge desséchée et les mains tremblantes qu'elle parut devant Émilienne et Antoine.
-Comme tu es pâle, ma chère Sylvie, nota l'épouse du cultivateur.
-Le travail est vraiment harassant au bureau et je crois qu'un bon week-end de repos me fera du bien , répondit-elle en leur remettant le reste du courrier.
-Tu ne te distrais pas assez, constata Antoine avec un doux reproche dans la voix. Travail, travail, travail, ce n'est pas une vie, ça.
Elle lui sourit gentiment et monta défaire ses bagages. Son sang courait dans ses veines… Elle hésita un moment avant de frapper chez Diane.
Une voix ensommeillée lui parvint :
-Qui est-ce?
Sans attendre de réponse, Sylvie entra et resta stupéfaite devant la jeune femme qui s'empressait de ramener les couvertures sur elle afin de dissimuler sa grossesse.
-Tu es enceinte et tu ne nous as rien dit! fit-elle médusée.
-En voilà des façons de faire irruption chez moi ainsi. Je suis habituée à plus de délicatesse!
-Je m'excuse, dit l'arrivante confuse, j'ai pensé être revenue au bon vieux temps où adolescentes nous ne tenions pas compte de ces formes de savoir-vivre entre nous.
-Bah! s'exclama Diane résignée, j'aurais dû me douter que quelqu'un le remarquerait un jour ou l'autre.
-Je n'arrive pas à comprendre pourquoi tu en fais un mystère. Après tout ce n'est pas une honte puisque tu es veuve et que tu portes l'enfant de Bruno.
-Je devrais sans doute être heureuse de sentir naître en moi ce petit être qui me laisse pourtant indifférente. Bien plus, au risque de t'indigner, j'ajouterai que je n'en veux pas pour le moment. Il ne fait pas partie de mes plans.
-Comment peux-tu être aussi insensible devant ce fruit de votre amour?
-Notre amour, Sylvie, laisse-moi rire!… ricana-t-elle douloureusement. Plus que tout autre, tu dois savoir combien notre mariage fut une grave erreur. Au début, j'avais pensé que notre premier enfant nous unirait, car Bruno souhaitait ardemment sa venue et se montrait même attentionné envers moi. Que m'importait neuf mois de nausée pourvu qu'il finisse par m'aimer même si ce n'était qu'à cause de l'enfant. Avec sa perte, tout s'écroula et je me révoltai en voyant qu'après avoir tant souffert dans ma chair, je me retrouvais devant le vide le plus immense…
Elle s'arrêta un instant, le souffle coupé et reprit amère :
-Sais-tu seulement ce que c'est que d'être dans une province anglaise, de parler une langue qui n'est pas la tienne et de vivre avec un homme qui te traite comme une gamine mal élevée… et ce, jour après jour… Oh! Quelle torture!… J'ai pleuré comme une Madeleine. J'avais envie de tout planter là, mais j'étais trop fière pour m'avouer vaincue. Je m'entêtais… Au moindre signe d'affection, je me mettais à espérer follement. Mais nous ne faisions que satisfaire nos appétits sexuels. À ses yeux, je demeurais l'adolescente capricieuse et gâtée qui lui avait tout volé… Et je me suis mise à le détester, oui, à le détester de toutes mes forces… Nous avions des scènes violentes que je prenais un malin plaisir à provoquer pour mieux nous briser. Et maintenant, que je suis libre, enfin libre, tu voudrais que je me réjouisse de devenir mère…
-Comme tu dois être malheureuse pour oser t'exprimer ainsi?
-Oui, si cela peut te donner satisfaction, je suis malheureuse, Sylvie. J'ai voulu fonder un foyer sur vos deux cœurs brisés et le destin s'est bien vengé de moi.
Diane reposa sa tête mollement sur l'oreiller, profondément lasse et triste; sa voix ne fut plus qu'un faible murmure :
-Je n'en peux plus… Je suis exténuée.
Sylvie lui présenta avec émoi la lettre que le facteur lui avait remise :
-C'est pour toi, Diane.
La jeune veuve devint si pâle que Sylvie crut un moment qu'elle allait s'évanouir.
-Il m'avait pourtant promis de me laisser tranquille, balbutia-t-elle atterrée.
-C'est l'écriture de Bruno, n'est-ce pas?
Et, devant sa sœur, qui la fixait sans comprendre :
-Aussi bien que tu le saches, Bruno est vivant.
Sylvie se laissa tomber dans la chaise comme foudroyée : heureuse qu'il soit vivant; malheureuse parce qu'il ne lui appartenait pas plus, pendant que Diane expliquait :
-Notre vie à deux était devenue impossible. Je ne pouvais admettre un échec devant ma famille et les exposer aux qu'en dira-t-on. C'est le seul moyen que j'ai trouvé pour sauver la face. J'ai eu le temps de mûrir mon projet durant les soirées que je passais seule à m'ennuyer. J'ai menacé de quitter Bruno à plusieurs reprises; il a fini par ne pas avoir d'objections. Il en est même venu à croire qu'une séparation nous aiderait à voir clair en nous. C'est donc avec son consentement que je l'ai quitté.
-La situation entre vous était à ce point critique, regretta Sylvie avec beaucoup de peine. Mais avec votre enfant, tous les espoirs te sont permis maintenant.
-Nous ne pouvons plus nous souffrir l'un et l'autre et ce n'est pas mon état qui arrangera quoi que ce soit.
-Tu peux essayer.
-Non, j'ai besoin de retrouver un peu de calme.
-De toute façon, tu n'aurais pas dû créer cette atmosphère fausse autour de toi, Diane, tu sais bien que Bruno va revenir un jour. Et alors?
-Je ne veux plus avoir quoi que ce soit en commun avec lui. D'ailleurs, je ne voulais pas inquiéter maman davantage; tu sais combien son cœur est agité. Elle n'aurait pas pu supporter de voir sa propre fille faire un fiasco de son mariage. Et papa, lui, ne me le pardonnerait jamais. Tu sais comme il est à cheval sur les principes.
-Que sera-ce donc le jour où ils découvriront la vérité?
-Je ne crois pas que tu sois assez sotte pour la leur apprendre maintenant. De toute façon, j'ai toujours réussi à m'en sortir. Je sais que tu sauras user de ton bon sens. Je compte sur ta discrétion pour que l'entretien que nous venons d'avoir reste secret à jamais.
-Je crains que nous le regrettions.
-Pas moi, je compte avec le temps.
À suivre...




La rivière Chaude
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