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ROMAN-FEUILLETON VIRTUEL

LA RIVIÈRE CHAUDE

Épisode 14
La jeune veuve

Hélène et Antoine eurent plusieurs longues conversations et ensemble ils décidèrent que, pour le bien-être de Sylvie, il était préférable qu'elle reste à Québec indéfiniment.
Ils l'inscrivirent au Collège O'Sullivan renommé pour former les meilleurs secrétaires et agents de bureau dans la région de Québec. Sylvie se tenait donc très occupée et travaillait avec une ardeur presque farouche.
Avec son diplôme, elle décrocha facilement un poste intéressant chez Bell Canada, au service à la clientèle.
Au cours de ces quatre dernières années, elle avait passé plusieurs fins de semaine chez son grand-père. Tout d'abord, elle n'avait fait qu'échanger avec lui de longs regards significatifs où elle lisait le plus grand désarroi et le plus terrible remords. Si elle ne pouvait oublier, du moins essayait-elle de pardonner de toute son âme ses nombreuses injustices qu'il payait chèrement d'ailleurs. Pour sauver la face, il avait sacrifié sa fille et sa petite-fille.
Quant à lui, il lui avait fait plein d'excuses à plusieurs reprises.
Finalement, ils avaient fait la paix. Ils avaient senti enfin fondre entre eux la glace qui les avait tenus à l'écart depuis si longtemps.
Cependant, Antoine était toujours aussi réticent à aborder le sujet de Marielle et il gardait un mutisme total sur l'identité de son père.
De Windsor, où Diane et Bruno s'étaient installés après le transfert de celui-ci à l'usine de papier en Ontario, quelques lettres apprirent que Diane avait perdu son bébé et que Bruno consacrait la majeure partie de son temps à son boulot. En insistant, Diane persuada les siens de venir passer leurs vacances dans la province voisine. Malgré leur crainte de longs voyages en auto, Émilienne et Antoine Dusablon se risquèrent à faire le long trajet. Ils eurent vite fait de remarquer la froide politesse qui existait chez le jeune ménage en dépit des assurances de leur fille que tout allait bien.
Ils prirent cependant un vif intérêt à visiter la ville et ses alentours, mais furent très heureux de retrouver la tranquillité de leur campagne.
Quelques jours après leur retour, un bon matin on apporta un télégramme qu'Émilienne Dusablon s'empressa d'ouvrir :
-Accident d'auto - stop - Bruno gravement blessé - stop - vous redonnerai des nouvelles - stop - affections, Diane.
-Mon Dieu! fit Émilienne des plus inquiètes, c'est affreux!
Elle essaya de téléphoner à Windsor sans succès. Elle était des plus nerveuses et monsieur Dusablon eut peine à la calmer, lui assurant que Diane ne manquerait pas de les mettre au courant si autre chose se produisait.
Elle continua à faire des appels à Windsor dans les jours qui suivirent et réussit enfin à atteindre Diane :
-Ton télégramme m'a affolée. Je ne pouvais rester dans cette incertitude. Dis-moi, comment vas-tu? Comment est Bruno?
-Tout est fini, balbutia une voix qu'elle eut peine à reconnaître à l'autre bout du fil.
-Tu ne veux pas dire qu'il est mort, larmoya madame Dusablon.
-Oh! Maman, c'est affreux! L'enterrement a eu lieu cet avant-midi.
-Et tu ne nous en as rien dit?
-Sa famille était à mes côtés et le voyage vous aurait épuisée…
-Qu'est-ce que tu t'attends de faire maintenant?
-Rien ne me retient ici; dès que j'en aurai terminé avec toutes les formalités d'usage, je prendrai l'avion pour Québec.
-Tu seras la bienvenue chez nous, mon enfant.
-Merci de cette délicatesse, maman, et ne vous alarmez pas, je suis une adulte maintenant; je saurai bien assumer mes responsabilités.
-Aimerais-tu que l'un de nous aille te chercher à Windsor.
-Je ne sais pas pour combien de temps j'en aurai, maman; je vous prie, ne vous préoccupez pas! Dès que je serai fixée, je vous donnerai la date de mon arrivée.
-Comme tu voudras, "mon petit". Prends bien soin de toi et sois assurée que nous partageons ton immense chagrin.
En raccrochant, Émilienne eut un vertige et elle crut un moment que son cœur allait cesser de battre. Elle fit part de la triste nouvelle aux autres et elle chargea Mario d'en avertir Sylvie.
C'est avec beaucoup de tact que Mario aborda sa tendre amie qui, sous le choc, éclata en sanglots :
-Oh! Mario, je ne l'ai pas vue depuis quatre ans et pourtant j'ai pensé à lui tous les jours. Je l'ai tant aimé!… C'est le seul homme de ma vie… Oh! Je me sens mourir une fois de plus en dedans…
Mario la consola de son mieux et essaya d'adoucir sa souffrance.
Quelques semaines passèrent avant que madame Bruno Godin, très élégante dans son costume noir signé Chanel, fasse son apparition à l'aéroport de l'Ancienne-Lorette où l'attendaient les siens.
-Comme tu as changé, Diane! lança Antoine en remarquant ses traits tirés.
-Oui, je suis terriblement dévastée, répondit-elle, s'essuyant le coin des yeux avec son mouchoir de dentelle.
-Oh! C'est si triste! pleura Émilienne tout émue.
-C'était surtout si inattendu, remarqua la jeune femme gravement. Je ne suis pas encore remise du choc que cela m'a causé.
-Nous sympathisons de tout cœur avec toi, lui assura son père.
-Vous ne pouvez pas savoir comme je suis malheureuse! fit-elle avec amertume.
Diane s'installa dans son ancienne chambre de jeune fille et tous s'ingénièrent à la consoler. Mario vint lui présenter ses condoléances qu'elle sut apprécier, car ils venaient d'un cœur bon et généreux. Elle était incapable de parler de l'accident fatal qui avait coûté la vie à son mari et on respecta ses longs silences taciturnes.
Elle était encore toute pâle et avait de fréquents étourdissements ainsi que des nausées qu'elle attribua d'abord à la fatigue et aux émotions récentes. Après avoir consulté un médecin en ville, elle apprit, à son grand mécontentement qu'elle était enceinte, ce qu'elle cacha avec précaution, se serrant toujours plus la taille dans un corset propre à amincir sa silhouette.
Le bel été céda sa place à l'automne avec son cortège de pluie et de vent, de froid et de gel.
L'hiver lui emboîta le pas avec empressement. Par temps doux, les arbres dénudés reprenaient parfois une beauté saisissante sous la pluie verglaçante qui les faisait scintiller au soleil. Par temps froid, le givre dessinait de jolies étoiles aux doubles fenêtres des Dusablon. La neige crissait sous les pas; l'auto ne démarrait pas; les chemins mal entretenus, déjà mauvais en temps ordinaire, se détérioraient en hiver.
À suivre...




La rivière Chaude
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