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ROMAN-FEUILLETON VIRTUEL

LA RIVIÈRE CHAUDE
Chez sa marraine, Sylvie se plaisait beaucoup. Les soirées étaient
agrémentées par la musique des grands maîtres que la professeure
de piano exécutait avec un art particulier. Les journées la voyaient
en train de faire des emplettes, de marcher dans le vieux Québec ou
de seconder merveilleusement la sœur de son grand-père dans les
travaux domestiques.
Durant la période des Fêtes, elle alla simplement réveillonner chez les
Dusablon pour leur souhaiter un Joyeux Noël et recevoir la
bénédiction paternelle de son grand-père le jour de l'An au matin. Elle
y alla pour respecter la tradition. Elle fut affectueuse
pour Émilienne et Annie provisoirement en congé ainsi que ses
oncles du premier lit avec leurs épouses et leurs marmots. Elle fut
correcte avec Diane et son grand-père sans prolonger sa visite. Elle
était encore trop affectée par les événements récents pour pouvoir
se montrer enjouée et naturelle.
Ayant découvert où Sylvie se trouvait, Bruno essaya maintes fois de
la rejoindre au téléphone sans succès.
Sylvie refusait de lui parler. Elle ne se sentait pas prête.
Un bon soir, il eut un entretien plus sérieux avec la bonne tante
Hélène et sut convaincre celle-ci de l'importance capitale pour lui de
voir Sylvie.
Hélène parla à cœur ouvert avec Sylvie qui finalement accepta de le
rencontrer. Hélène s'arrangea pour être absente le soir venu afin que
les deux jeunes gens puissent être en tête-à-tête.
Sylvie se demandait comment elle pourrait être assez forte devant Bruno. Ce nom
si doux la faisait encore frémir en ce soir d'hiver si calme et si beau.
Elle l'aimait plus que jamais, et lui, se pouvait-il encore qu'il ne puisse
vivre sans elle?
Quand elle le laissa entrer, elle lui prit son paletot et son chapeau
qu'elle accrocha sur la patère. Elle le salua simplement :
-Bonsoir, Bruno, comment vas-tu?
-Mal, très mal, Sylvie.
Il avait terriblement maigri. Il était plus mince, plus pâle.
Il l'attira vers lui et la serra très fort à lui en briser les os. Il était ivre
de sa personne. Elle sentait son corps contre le sien toujours aussi
électrisant.
Il l'embrassa avec passion, presque désespérément, lui mordillant les
lèvres.
-Viens t'asseoir, Bruno! invita-t-elle en se dégageant à contrecoeur.
Il posa un long regard caressant sur elle.
-Je tenais tellement à te voir ce soir, Sylvie.
-Tu as l'air si malheureux, constata-t-elle désarmée et encore toute
frémissante de désir.
-Je tiens à me disculper d'une certaine façon à tes yeux.
-Je ne crois pas que ce soit nécessaire, car je n'ai aucun reproche à
t'adresser, Bruno.
-Il faut que tu m'écoutes, Sylvie, supplia-t-il étrangement triste. Avant
d'entrer dans les détails, je veux te dire que tu es la seule femme
avec qui j'aurais aimé partager ma vie, la seule dont j'aurais été sûre
de la fidélité. J'ignore les motifs qui t'ont poussée à vouloir rompre
avec moi. Je ne doute pourtant pas un seul instant qu'ils sont nobles.
-Pour des raisons que je préfère taire, Bruno, c'était mieux ainsi; je
ne me sentais pas digne de t'aimer.
-Je ne chercherai pas à percer ton secret, Sylvie, car je n'en ai plus le
droit, moi non plus. Je ne devrais même pas lever les yeux sur toi que
je respecte et adore plus que jamais.
-Que dois-je comprendre? s'enquit-elle effrayée.
-J'ai honte de moi. Je suis tellement indigne de ton amour que les
événements se sont chargés de me séparer de toi pour toujours.
-Je l'avais déjà acceptée, cette séparation temporaire, Bruno. J'avais besoin de
temps pour réfléchir.
-Je ne l'acceptais pas, moi, Sylvie. Il y avait encore de l'espoir dans
mon cœur. J'espérais que ce cauchemar prendrait bientôt fin.
Maintenant tout est bien fini. Je pars pour Windsor, Ontario, très
bientôt… Vois-tu, j'ai été faible un certain soir et je dois prendre mes
responsabilités. Je marie Diane, car elle attend un enfant de moi… Je
voulais que tu l'apprennes par moi de vive voix. Ne me juge pas trop
sévèrement même si tu peux me mépriser, même si tu dois me
mépriser.
-Je ne peux pas le croire, murmura-t-elle d'une voix brisée.
-C'est ainsi, je vais de cauchemar en cauchemar depuis notre
rupture. Tu vois, Sylvie, je ne méritais pas de vivre avec un ange…
Comme je regrette et comme j'ai honte de t'avouer mes faiblesses.
-Tu n'as plus rien à faire ici, Bruno, articula-t-elle sur un ton éteint.
-Je t'ai perdue pour toujours et je n'arrive pas à me résigner. Dis-moi
qu'il ne s'est rien passé, qu'il n'y a que notre bel amour qui existe,
Sylvie. Oh! Comme je suis malheureux! Comme je suis malheureux,
répéta-t-il sur un ton déchirant.
Elle lui caressa les cheveux doucement se sentant impuissante,
essayant de consoler par ce geste ce grand enfant qu'elle avait placé
sur un piédestal et qu'elle avait cru à l'abri des tentations. Ils
restèrent un moment silencieux plongés dans leurs espérances
mortes à jamais.
Ils se firent leurs adieux, la mort dans l'âme, la voix remplie de
sanglots.
Sylvie évita d'aller chez elle avant le mariage de Diane, se sentant
incapable de prendre part aux préparatifs.
Et la veille même du mariage, elle fut clouée au lit avec une grosse
grippe qui la rendait fiévreuse et lui donnait des frissons.
C'est donc par une matinée froide et ensoleillée que Bruno Godin et
Diane Dusablon se marièrent dans une cérémonie religieuse toute
simple. Seuls quelques intimes furent invités à la noce. Ils formaient
l'un des plus beaux couples qui soient. Et quand l'avion qui les
emportait vers Puerto Rico où ils allaient passer leur lune de miel,
décolla, chacun poussa à son insu un profond soupir de
soulagement.
À suivre...


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