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ROMAN-FEUILLETON VIRTUEL

LA RIVIÈRE CHAUDE
Après le départ de Sylvie, Diane essaya en vain d'approcher Bruno.
Il était invisible et continuellement affairé. Son travail semblait être
devenu sa seule raison de vivre. Elle comprit que quelque chose de
grave s'était passé entre sa sœur et lui; il lui serait difficile de
remplacer Sylvie dans son cœur. Elle regretta un moment de s'être
montrée aussi égoïste, mais elle fut vite agacée par la retraite
volontaire de Bruno qui ne daignait même plus venir à leur ferme
pour voir "Beau Dommage". Elle se jura de forcer sa porte et d'agir
avec prudence pour pouvoir l'amener à oublier l'AUTRE.
Elle demanda à Antoine, qui avait des courses au village le samedi,
de la laisser chez monsieur Godin.
-Bonjour, Bruno! dit-elle en lui souriant aimablement dès qu'il lui
ouvrit la porte.
-Ah! C'est toi, Diane, fit-il en levant la tête. Que puis-je faire pour toi?
-M'accorder une toute petite heure aujourd'hui, Bruno.
-Je suis très occupé.
-Est-ce une raison pour négliger ses amis? reprocha-t-elle
doucement. La voix de l'adolescente était affectueuse, juste ce qu'il
fallait pour amadouer le beau Bruno.
-J'ai tellement à faire. J'ai fait beaucoup d'heures supplémentaires à
l'usine dernièrement.
-Je m'en doute, affirma-t-elle certaine que le souvenir de Sylvie
occupait davantage toutes ses pensées. Il est dommage que tu sois
aussi accaparé, ainsi nous sommes privés de tes chères visites et
"Beau Dommage" s'ennuie de toi.
-Je vous néglige, je le sais, admit-il. Je compte donc sur votre
indulgence.
-Pour toi, nous nous montrerons très cléments.
-Je ne le mérite peut-être pas. Depuis ma rupture avec Sylvie, je
vous délaisse beaucoup.
Il faisait enfin allusion à sa sœur. Diane saisit tout de suite cette
occasion.
-Je ne parviens pas à m'expliquer ce qui s'est produit entre Sylvie et
toi, dit-elle feignant l'ignorance totale.
-Tu dois savoir que nous ne nous voyons plus.
-Je sais que Sylvie est brusquement partie un beau matin. C'est une
raison de ne plus vous voir.
-C'en est une aussi pour expliquer la fin de nos rapports, répliqua-t-il
le masque dur.
-Vous êtes donc fâchés l'un contre l'autre?
-Non, Diane. Sylvie est un ange et on ne se fâche pas contre les
anges. Je ne saisis pas bien le pourquoi de notre séparation. Il s'est
sûrement passé quelque chose de grave.
La jeune Dusablon décida de tirer avantage de la situation :
-C'est très simple à comprendre pour quelqu'un qui sait que Mario et
Sylvie s'écrivent et se rencontrent souvent. Ils se plaisaient tellement
ensemble cet été…
-Ce serait absurde, dit-il en passant une main sur son front, comme
pour en chasser le moindre souvenir, je ne sais plus.
-J'essaierai de t'aider, Bruno, offrit-elle en lui dédiant un sourire frais.
-Tu as déjà fait beaucoup aujourd'hui en m'écoutant.
-Tiens, voici papa qui revient me chercher.
Monsieur Dusablon fut heureux de revoir Bruno. Ils bavardèrent un
peu, mais il y avait un certain embarras entre eux car ils évitaient de
parler de l'absente.
C'est avec soulagement que Bruno les vit partir, heureux malgré tout
de retrouver ses pensées tumultueuses. Il y avait encore trop en lui
de la chaude présence de Sylvie. Il avait au cœur cette douleur
intolérable que l'on ressent après avoir perdu un être aimé. Pour le
moment, il ne pouvait que travailler sans relâche.
Dans les jours qui suivirent, Diane réussit à le convaincre de venir
voir "Beau Dommage" à l'écurie plusieurs fois. Elle faisait preuve
de tact et de délicatesse. Il lui sut gré intérieurement pour sa
présence toute féminine. Elle était douce et compréhensive.
Étant lasse de jouer au cœur charitable sans être payée de retour,
Diane crut bon de faire les premiers pas. Elle voulait être fixée sur
ses sentiments à son égard.
Un après-midi, alors qu'elle était occupée à brosser le cheval de
Bruno et que celui-ci était d'humeur agréable, elle lui demanda câline
et coquette :
-Comment me trouves-tu, Bruno?
-Tu deviens de plus en plus aimable et raisonnable, Diane.
-Raisonnable, fit-elle avec une moue dédaigneuse?
-C'est déjà beaucoup, ne crois-tu pas?
-Pour toi, je ne suis même pas belle?
-Tu sais très bien que tu es belle, répondit-il. Je te suis reconnaissant
pour les heures que tu mets à prendre aussi grand soin de "Beau
Dommage".
-Pas indispensable pour autant… Crois-tu que je puisse me contenter
de si peu? s'emporta-t-elle.
-Où veux-tu en venir, Diane? dit-il en posant des yeux interrogateurs
sur elle.
-Tu ne t'aperçois donc pas que j'existe et que je t'aime, déclara-t-elle
le regard enflammé. Je t'ai aimé la première fois que je t'ai vu. J'ai
encore le goût sur les lèvres du baiser que je t'ai piqué.
-Mon pauvre petit, regretta-t-il.
-Depuis que je te connais, mon cœur est plein de toi, ne bat que pour
toi et cet amour me tuera si tu ne veux pas de moi. Pour toi, je
commettrais sans hésitation les pires folies. Oh! Je t'aime tellement,
Bruno!
-J'ai peur qu'il soit trop tard, Diane. Je ne suis plus maître de mon
cœur.
-Tu l'aimes encore après ce qu'elle t'a fait?
-Je l'aime plus que moi-même, plus que tout.
-Moi aussi, je t'aime, protesta-t-elle avec force, et je veux être
heureuse avec toi. Donne-moi une chance, Bruno?
-Calme-toi, mon petit, fit-il avec douceur. Entre nous ce n'est pas
possible, du moins tant que je n'aurai pas oublié ta sœur.
-Que t'a-t-elle donc fait pour que tu l'adores ainsi? Est-ce qu'il
faudrait que je te joue aussi la comédie de l'amour? Est-ce qu'il
faudrait que, moi aussi, je m'éprenne de Mario?
-Tais-toi, commanda-t-il vivement, tu n'as pas changé. Tu es toujours
aussi égoïste et insupportable.
-Tu peux me jeter au visage tous les défauts que tu voudras, ça ne
m'empêchera pas de t'aimer, Bruno.
-Diane, je t'en prie! Il n'est pas nécessaire que nous prolongions cet
entretien.
-Je suppose que non, articula-t-elle battue.
Elle alla vers la porte de l'écurie :
-Je suis sotte, n'est-ce pas? Comment ai-je pu me figurer que tu
m'aimerais?… Que me faut-il donc?
-Du cœur, répondit-il avec froideur.
-Tu es méchant avec moi.
Il se contenta de poser sur elle un regard lourd de reproche.
-Je te demande pardon, dit-elle feignant d'être soumise.
Il la laissa sortir trop malheureux pour ajouter quoi que ce fut. Et
comme il ne pouvait pas arracher l'image de Sylvie de son souvenir,
il quitta ses lieux pour aller oublier dans l'alcool son beau rêve
évanoui.
Quant à Diane, elle frémissait de rage impuissante, se promettant
bien de lui faire payer l'humiliation qu'il lui infligeait en lui préférant
son aînée. Plus que jamais, elle brûlait du désir de l'avoir pour elle
toute seule ce bel entêté qui lui résistait avec tant de fermeté et
qu'elle aimait à sa façon. Elle s'attendait bien de revenir à la charge.
"Beau Dommage" était son meilleur atout…
À suivre...


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