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ROMAN-FEUILLETON VIRTUEL

LA RIVIÈRE CHAUDE

Épisode 11
Une marraine en or

Durant le trajet, Antoine et Sylvie, échangèrent très peu de mots, perdus chacun dans leurs pensées tumultueuses.
L'auto stoppa. Sylvie descendit et gravit l'escalier. Hélène, sa marraine, qui les avait vus, vint à leur rencontre et les embrassa avec effusion.
-Comment va ce brave Antoine? Tu semblais plutôt morose au téléphone.
-Et toi, Hélène?
-Assez bien, assez bien… Tu m'amènes une charmante visiteuse. Ça fait toujours plaisir. Je suis contente que tu viennes pour quelques semaines, petite.
-Moi aussi, marraine.
-Ta chambre est toujours prête pour toi.
-Vous gardez encore des pensionnaires?
-Oh! seulement une vieille demoiselle qui enseigne le piano et la professeure d'anglais que tu connais déjà. Je suis moins seule et ça me permet de gagner un petit surplus d'argent. Par les temps qui courent, on en a besoin. Nous allons nous arranger pour nous amuser comme d'habitude.
-Elle a justement besoin de se distraire, émit Antoine.
-Je m'en chargerai, va!… Si tu veux t'occuper de ses bagages, Antoine, je vais vous préparer une bonne tasse de café.
-Je t'en remercie, Hélène.
Monsieur Dusablon ne resta que quelques instants.
Hélène aida Sylvie à s'installer et elles terminèrent leur soirée dans le salon. Les deux pensionnaires étaient sorties. Sylvie donna des nouvelle des siens.
-Et toi, ma mignonne, pas trop d'affaires de cœur?
-Je suis encore bien jeune.
-Oui, toute pleine de fraîcheur et merveilleusement libre.
-Je suis un peu fatiguée, marraine, émit Sylvie, peu encline aux confidences ce soir-là, je vous prie de m'excuser. Je vais aller me coucher.
Hélène lui donna un gros câlin et deux gros bizous sur les joues.
Une fois en pyjama, la petite-fille d'Antoine regarda un instant la photo de son bien-aimé. Elle relut pour la centième fois tous les petits mots doux écrits sur du beau papier à lettres que Bruno prenait plaisir à glisser dans sa poche chaque fois qu'ils se voyaient. Elle les rangea bien précieusement dans une belle boîte décorée de mignons petits anges.
Puis elle fit une courte prière : trois invocations auxquelles l'Église catholique attachait des indulgences de sept ans, par lesquelles nous étaient remises les peines encourues à la suite de nos fautes : "Jésus, Marie, Joseph, je vous donne mon cœur, mon esprit, ma vie. Jésus, Marie, Joseph, assistez-moi dans ma dernière agonie. Jésus, Marie, Joseph, que je meurs paisiblement en votre sainte compagnie."
Elle décida d'ajouter une petite prière à l'intention de sa mère : Maman, je ne vous connais pas, mais je vous aime. Vous savez, c'est tout un choc d'apprendre votre existence et votre mort d'un seul coup. Là où vous êtes, il n'y a qu'amour et pardon. Vous êtes baignée de lumière céleste. Je me sens bien seule et fragile ici-bas. J'ai besoin de vous; j'aimerais que vous soyez en sorte mon ange gardien pour veiller sur moi et me protéger. Je sens que je vais vous tenir bien occupée dans les semaines à venir. Nous devrions même nous créer notre propre jardin secret pour nous rencontrer et communiquer. Bonne nuit, maman!…
Ensuite elle s'assit dans son lit, ramenant les couvertures sur ses pieds.
Cette chambre avait toujours été la sienne. Chaque année, elle venait passer une ou deux semaines chez sa marraine Hélène qui l'adorait. Quand elle était toute petite, elle s'était bâti plein de châteaux en Espagne… Puis elle avait grandi et aujourd'hui, elle n'était qu'une pauvre adolescente qui ne voulait plus se rappeler les évènements de ces derniers jours.
Elle éteignit la lampe et ferma les yeux.
Le lendemain matin, Sylvie salua sa marraine, petit bout de femme charmante avec son joli chignon d'un blanc de neige, son éternel sourire aux lèvres et ses yeux rieurs. Sylvie prit place à table et fit connaissance avec l'autre pensionnaire. Tout en bavardant, Sylvie apprit qu'elle était professeure de musique et qu'elle avait aménagé avec son piano. En parlant de la musique, sa voix s'animait, sa personne semblait soudainement réveillée par un souffle sacré. La musique, c'était sa vie.
Sylvie qui était une profane en ce qui touchait la musique classique et qui, comme tous les jeunes de son âge, était une "fan" d'Elvis Presley et du rock and roll, écoutait pourtant la demoiselle avec attention. La professeure d'anglais les rejoignit à son tour et les trois femmes conversèrent en anglais comme elles le faisaient habituellement; c'était une occasion splendide pour Sylvie d'améliorer son anglais.
Une fois seules, Hélène remarqua :
Tu es songeuse, ma mignonne, ce n'est pourtant pas dans tes habitudes. Je ne reconnais plus ma petite filleule chérie.
-Il faut croire que je vieillis, marraine.
-Si je me fiais à mon intuition, je jurerais que ma chère Sylvie est devenue amoureuse.
-En effet, confia la jeune fille, j'aime Bruno.
-Et lui, j'espère qu'il t'aime également, mon petit, je lui inflige une de ces corrections si j'apprends qu'il te fait le moindre mal.
-Mais nous devons nous séparer…
-Si vous vous aimez, mignonne, pourquoi vous séparer? Profitez du présent.
-Voyez-vous, ma tante, Diane est également amoureuse de Bruno.
-Oui, mais tu es la plus chanceuse puisque c'est toi qu'il aime.
-Je me le demande, marraine. C'est si compliqué d'autant plus que je viens d'apprendre que je suis une enfant adoptée. Et j'en suis encore toute bouleversée…
Revenue de sa surprise, Hélène dit :
-Il était grand temps que tu le saches, mignonne. Ce secret ronge Antoine depuis si longtemps…Seules Émilienne et moi étions au courant; ça fait des années que nous le supplions de te préparer peu à peu à cette vérité en faisant naître en toi l'idée que tu étais la fille de Marielle et non la sienne…
-Mais j'aurais aimé mieux qu'il s'en abstienne du moins de la façon dont il l'a fait…
Sylvie rapporta les faits. Elle avait en sa marraine une confiance absolue. Elle savait que celle-ci l'aiderait à supporter cette peine immense qu'elle ressentait au fond de son coeur.
Sylvie cherchait à comprendre le comportement de son grand-père.
Hélène, qui était la sœur, d'Antoine était assez renseignée sur la vie de famille de son frère. Elle réprouvait silencieusement son attitude et ajouta :
-Ton grand-père est têtu comme une mule; Il n'a jamais pardonné à Marielle de s'être enfuie à Montréal avec un homme marié, d'être tombée enceinte et de mener une vie désordonnée dans la métropole.
-Comment était maman Marielle? s'enquit Sylvie qui sentait naître en elle un grand intérêt pour cette mère disparue. A la maison, on n'a jamais prononcé son nom.
-Jolie comme tout. Tu es son portrait tout craché. J'ai peut-être une ou deux photos d'elle enfouies dans une mallette au grenier. Je vais voir si je peux mettre la main dessus.
Elle dénicha trois photos de Marielle qu'elle remit à Sylvie, toute heureuse de s'approprier ce trésor.
Sylvie ne se lassait pas d'entendre parler de sa mère… Hélène avait plein d'anecdotes à lui conter. Par contre elle ne savait rien sur son père dont elle ignorait même l'identité.
Hélène aimait Sylvie et se montrait douce, affectueuse et toute maternelle avec elle.
Dans les jours qui suivirent, elle lui apprit également à reconnaître la bonté d'Émilienne, l'épouse qu'il fallait à Antoine, un homme quelque peu aigri et désabusé. Un homme qui avait beaucoup souffert de la mort d'Agnès, sa première femme, du départ de Marielle ainsi que de la maladie mentale de son fils Charles qui faisait des séjours à la clinique Roy Rousseau; les psychiatres traitaient sa paranoïa avec des chocs électriques et des médicaments. Comme tout homme normal qui avait peur de l'inconnu et de la médisance, Antoine se cachait les faits en laissant les gens croire que son fils était un alcoolique, ce qui paraissait mieux à ses yeux… Il pensait que les mauvaises langues allaient toujours bon train dans un petit village où tout le monde se connaissait et menait une vie très simple. La souffrance le rendait quelquefois injuste. Elle lui dit qu'il lui faudrait apprendre à pardonner à son grand-père.
Bruno était aussi un intéressant sujet de conversation et un soir, Hélène osa dire :
-Pour en revenir à ton beau Bruno, Sylvie, crois-tu vraiment qu'un homme sérieux comme il est pourra t'oublier du jour au lendemain?
-Et perspicace comme il est il saurait vite découvrir que je suis une enfant adoptée, ce que je veux éviter à tout prix.
-Je souhaite que Bruno l'apprenne et ne t'en aime que plus. Tes complexes ne sont pas les moindrement fondés.
-Je ne suis plus la même, marraine… Et mes beaux rêves se sont volatilisés.
On en resta là pour le moment. Hélène s'ingénia à occuper sa filleule. Elle savait que Sylvie était encore toute bouleversée et elle décida de ne plus en souffler mot; elle avait déjà trop insisté.
À suivre...




La rivière Chaude
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