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ROMAN-FEUILLETON VIRTUEL

LA RIVIÈRE CHAUDE
Sylvie, assise devant sa table de toilette, se regardait
longuement dans le miroir. Elle passa ses mains dans
ses cheveux, puis sur son visage, comme pour en étudier
chaque détail, comme pour s'assurer que rien ne lui avait
échappé.
-Je suis Sylvie, soliloqua-t-elle, une enfant adoptée… Oh!
Si les gens pouvaient nous accepter tels que nous
sommes, il n'y aurait pas autant de complications et de
cachotteries. Je suis pourtant la même personne, je n'ai
pas changé physiquement.
Elle mit sa tête dans ses mains, se sentant rejetée…
-Que vais-je devenir, mon Dieu! J'ai si mal…
Elle dirigea ses yeux rougis vers le crucifix. C'est dans la
prière qu'elle chercha consolation.
-Vous avez devant vous une pauvre adolescente trop
sérieuse, trop solitaire et trop malheureuse. J'ai peur de
souffrir…
Elle se couvrit la tête d'un simple fichu de laine et revêtit
un chaud manteau. Elle allait terminer sa soirée dans les
bois.
L'air était embaumé de la senteur des pins et une brise
plutôt froide agitait les branches des arbres avec de
mystérieux murmures… L'astre nocturne la saluait dans
le ciel et semblait l'inviter amicalement au repos tandis
qu'un nombre infini d'étoiles lui souriaient. La voix des
eaux du ruisseau était une douce musique… Le silence
régnait et le calme de cette splendide nuit québécoise
était sensible. Sylvie essaya d'oublier momentanément
son malheur. La voix chérie de Bruno murmura près
d'elle.
-Cette nuit est superbe, n'est-ce pas, mon amour?
-Oui, dit-elle faiblement.
-J'ai pu en profiter non loin de toi, continua-t-il de sa voix
chaude… J'ai pensé que, peut-être, je te retrouverais
ici… Il y a un ange qui guide les pas des amoureux, ma
chérie.
-Il s'assit à ses côtés et se pencha sur elle.
-Tu pleures, Sylvie! fit-il peiné.
Elle les laissait tomber ces larmes brûlantes qui la
soulageaient.
Il se mit à baiser tendrement chaque larme et murmura
d'une voix chargée d'un amour infini :
-Je veux connaître la cause de ton gros chagrin.
-Ce n'est rien, jeta-t-elle en baissant la tête. Son fichu de
laine tomba, découvrant la magnifique chevelure brune…
-Tu ne comprendrais pas…
-Je comprends une chose, Sylvie, je t'aime et je ferai de
toi ma femme. Accepterais-tu de m'épouser?
-Pourquoi me tenir ce langage ce soir, Bruno?
-Je t'aime et bien que tu sois jeune, je sais que tu seras la
meilleure des compagnes.
-Je n'en suis plus digne, dit-elle dans un souffle.
-Chérie, tu es la plus magnifique fleur des bois et je veux
te cueillir afin que mon amour te fasse oublier toutes tes
peines.
-Je ne puis plus accepter ton amour, Bruno.
-Chérie, puis-je savoir ce qui s'est passé aujourd'hui?
-Je suis tout à l'envers et tu n'y es pour rien. N'insiste
pas ce soir…
-Je dormirai très mal cette nuit, car je chercherai à
analyser ce qui se passe. J'ose espérer que ce n'est que
passager et que nous pourrons reprendre nos doux tête-
à-tête.
Il la baisa dévotement sur ses lèvres encore salées par les
larmes.
-Bonne nuit, Sylvie! Songe à ma demande en mariage!
Elle fit un geste pour le retenir, mais elle se ressaisit :
-Au revoir et excuse-moi!
Bruno, qui avait garé sa voiture non loin de là, regagna sa
maison au village. Il songea à cette étrange soirée et ne
put expliquer l'attitude bizarre de sa bien-aimée. Cette
nuit fut très mauvaise et pour lui et pour Sylvie.
Une pluie glacée droite et fine tomba toute la journée du
lendemain.
Vers le soir, la pluie cessa, mais un vent impétueux se mit
à gémir et les arbres de la forêt lançaient des cris plaintifs
tandis que la voix bruyante des eaux se lamentait…
Bruno, appuyé sur sa voiture, attendait Sylvie avec
impatience.
Enfin elle fit son apparition. Il courut vers elle :
-Chérie, comme tu as mis du temps à venir!
-Je me suis pourtant hâtée, Bruno.
Il la prit tendrement dans ses bras et il baisa dévotement
ses lèvres tremblantes :
-Ce jour a été affreux et la température s'est fait la
complice de notre malentendu. Sylvie, je suis anxieux
d'être délivré de mon tourment.
Elle releva le col de son manteau, frileuse.
-As-tu froid, mon amour?
Il la serra plus fortement contre lui pour la réchauffer. Puis,
il ouvrit la portière de son auto et il s'assirent, collés l'un
contre l'autre.
Il y eut un long silence entre eux…
Le moment était venu, Sylvie sentait tout son courage
l'abandonner… Son cœur s'affolait comme un oiseau
captif. Son âme aimante était déchirée de mortelles
angoisses. Elle se sentait défaillir. Une sueur froide
baignait ses tempes.
-Mon Dieu, donnez-moi cette force! pria-t-elle
intérieurement. J'ai peur de le perdre. Mon amour pour lui
n'a jamais été aussi profond. Je vous en supplie, venez à
mon aide…
-Sylvie, je n'arrive pas à comprendre pourquoi tu as agi
ainsi hier soir.
Elle rassembla tout son courage pour murmurer
impassiblement :
-Je n'aurais pas dû retarder cet aveu, Bruno, et je te
demande humblement pardon pour ce que je vais te dire.
Il la regarda avec ahurissement. Où voulait-elle en
venir?… Une inquiétude terrible l'envahit.
-Tais-toi, Sylvie! s'écria-t-il avec une douceur
douloureuse. J'ai réellement peur, oui, peur de voir
s'écrouler notre beau rêve…
-Tout est fini, Bruno. J'ai cru t'aimer; ce n'était que de
l'admiration, l'admiration sans bornes d'une adolescente.
-Tais-toi! répéta-t-il d'une voix brisée, je ne veux pas
souffrir par toi. Je ne veux pas connaître une autre peine
d'amour. Je t'aime! Je t'aime et j'ai lu si souvent ton
amour dans ton regard que je ne puis croire à ce pieux
mensonge. Ne me repousse pas!…
C'était de plus en plus difficile pour la jeune fille de
poursuivre. Elle aurait voulu mourir là, près de cet être
aimé. Elle voulait couper court à ce supplice :
-Je regrette beaucoup, Bruno, je ne peux pas devenir ta
femme. Il faut que nous cessions de nous voir. Tout est
confus pour moi en ce moment et j'ai besoin de temps, de
beaucoup de temps pour m'y retrouver.
Elle lui cacha son visage afin qu'il ne voie pas la larme qui
brillait et continua d'une voix hésitante :
-Je vais partir pour quelques semaines; je m'en vais loin
d'ici.
Il avait l'estomac noué, incapable de lui répondre.
Il effleura de ses lèvres sa soyeuse chevelure et lui dit un
simple " Au revoir " sur un ton altéré.
Elle sortit de l'auto et lui envoya la main, hésitante. Elle
savait qu'il souffrait énormément et qu'il lui cachait sa
douleur afin de ne pas paraître faible. Comme elle, il
essayait de dissimuler son gros chagrin. Son amour pour lui était grand, mais elle irait jusqu'au bout.
Elle était triste lorsqu'elle entra dans la maison. Émilienne
se faisait du souci en voyant tous ces visages longs qui
défilaient devant elle depuis quelque temps. Antoine
s'était confié à elle la veille et comme toujours elle avait
ouvert les bras à ce grand enfant qui semblait commettre
plein de gaffes.
Elle aida Sylvie à faire ses valises, car le lendemain,
Antoine la conduirait chez sa sœur Hélène qui habitait à
Québec. Elle lui laissa entendre qu'elle était au courant
de tout.
Elle la serra très fort contre sa poitrine, lui assurant
qu'elle l'aimait comme "sa" propre fille.
À suivre...


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