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ROMAN-FEUILLETON VIRTUEL

LA RIVIÈRE CHAUDE

Épisode 10
La rupture

Sylvie, assise devant sa table de toilette, se regardait longuement dans le miroir. Elle passa ses mains dans ses cheveux, puis sur son visage, comme pour en étudier chaque détail, comme pour s'assurer que rien ne lui avait échappé.
-Je suis Sylvie, soliloqua-t-elle, une enfant adoptée… Oh! Si les gens pouvaient nous accepter tels que nous sommes, il n'y aurait pas autant de complications et de cachotteries. Je suis pourtant la même personne, je n'ai pas changé physiquement.
Elle mit sa tête dans ses mains, se sentant rejetée…
-Que vais-je devenir, mon Dieu! J'ai si mal…
Elle dirigea ses yeux rougis vers le crucifix. C'est dans la prière qu'elle chercha consolation.
-Vous avez devant vous une pauvre adolescente trop sérieuse, trop solitaire et trop malheureuse. J'ai peur de souffrir…
Elle se couvrit la tête d'un simple fichu de laine et revêtit un chaud manteau. Elle allait terminer sa soirée dans les bois.
L'air était embaumé de la senteur des pins et une brise plutôt froide agitait les branches des arbres avec de mystérieux murmures… L'astre nocturne la saluait dans le ciel et semblait l'inviter amicalement au repos tandis qu'un nombre infini d'étoiles lui souriaient. La voix des eaux du ruisseau était une douce musique… Le silence régnait et le calme de cette splendide nuit québécoise était sensible. Sylvie essaya d'oublier momentanément son malheur. La voix chérie de Bruno murmura près d'elle.
-Cette nuit est superbe, n'est-ce pas, mon amour?
-Oui, dit-elle faiblement.
-J'ai pu en profiter non loin de toi, continua-t-il de sa voix chaude… J'ai pensé que, peut-être, je te retrouverais ici… Il y a un ange qui guide les pas des amoureux, ma chérie.
-Il s'assit à ses côtés et se pencha sur elle.
-Tu pleures, Sylvie! fit-il peiné.
Elle les laissait tomber ces larmes brûlantes qui la soulageaient.
Il se mit à baiser tendrement chaque larme et murmura d'une voix chargée d'un amour infini :
-Je veux connaître la cause de ton gros chagrin.
-Ce n'est rien, jeta-t-elle en baissant la tête. Son fichu de laine tomba, découvrant la magnifique chevelure brune…
-Tu ne comprendrais pas…
-Je comprends une chose, Sylvie, je t'aime et je ferai de toi ma femme. Accepterais-tu de m'épouser?
-Pourquoi me tenir ce langage ce soir, Bruno?
-Je t'aime et bien que tu sois jeune, je sais que tu seras la meilleure des compagnes.
-Je n'en suis plus digne, dit-elle dans un souffle.
-Chérie, tu es la plus magnifique fleur des bois et je veux te cueillir afin que mon amour te fasse oublier toutes tes peines.
-Je ne puis plus accepter ton amour, Bruno.
-Chérie, puis-je savoir ce qui s'est passé aujourd'hui?
-Je suis tout à l'envers et tu n'y es pour rien. N'insiste pas ce soir…
-Je dormirai très mal cette nuit, car je chercherai à analyser ce qui se passe. J'ose espérer que ce n'est que passager et que nous pourrons reprendre nos doux tête- à-tête.
Il la baisa dévotement sur ses lèvres encore salées par les larmes.
-Bonne nuit, Sylvie! Songe à ma demande en mariage!
Elle fit un geste pour le retenir, mais elle se ressaisit :
-Au revoir et excuse-moi!
Bruno, qui avait garé sa voiture non loin de là, regagna sa maison au village. Il songea à cette étrange soirée et ne put expliquer l'attitude bizarre de sa bien-aimée. Cette nuit fut très mauvaise et pour lui et pour Sylvie.
Une pluie glacée droite et fine tomba toute la journée du lendemain.
Vers le soir, la pluie cessa, mais un vent impétueux se mit à gémir et les arbres de la forêt lançaient des cris plaintifs tandis que la voix bruyante des eaux se lamentait…
Bruno, appuyé sur sa voiture, attendait Sylvie avec impatience.
Enfin elle fit son apparition. Il courut vers elle :
-Chérie, comme tu as mis du temps à venir!
-Je me suis pourtant hâtée, Bruno.
Il la prit tendrement dans ses bras et il baisa dévotement ses lèvres tremblantes :
-Ce jour a été affreux et la température s'est fait la complice de notre malentendu. Sylvie, je suis anxieux d'être délivré de mon tourment.
Elle releva le col de son manteau, frileuse.
-As-tu froid, mon amour?
Il la serra plus fortement contre lui pour la réchauffer. Puis, il ouvrit la portière de son auto et il s'assirent, collés l'un contre l'autre.
Il y eut un long silence entre eux…
Le moment était venu, Sylvie sentait tout son courage l'abandonner… Son cœur s'affolait comme un oiseau captif. Son âme aimante était déchirée de mortelles angoisses. Elle se sentait défaillir. Une sueur froide baignait ses tempes.
-Mon Dieu, donnez-moi cette force! pria-t-elle intérieurement. J'ai peur de le perdre. Mon amour pour lui n'a jamais été aussi profond. Je vous en supplie, venez à mon aide…
-Sylvie, je n'arrive pas à comprendre pourquoi tu as agi ainsi hier soir.
Elle rassembla tout son courage pour murmurer impassiblement :
-Je n'aurais pas dû retarder cet aveu, Bruno, et je te demande humblement pardon pour ce que je vais te dire.
Il la regarda avec ahurissement. Où voulait-elle en venir?… Une inquiétude terrible l'envahit.
-Tais-toi, Sylvie! s'écria-t-il avec une douceur douloureuse. J'ai réellement peur, oui, peur de voir s'écrouler notre beau rêve…
-Tout est fini, Bruno. J'ai cru t'aimer; ce n'était que de l'admiration, l'admiration sans bornes d'une adolescente.
-Tais-toi! répéta-t-il d'une voix brisée, je ne veux pas souffrir par toi. Je ne veux pas connaître une autre peine d'amour. Je t'aime! Je t'aime et j'ai lu si souvent ton amour dans ton regard que je ne puis croire à ce pieux mensonge. Ne me repousse pas!…
C'était de plus en plus difficile pour la jeune fille de poursuivre. Elle aurait voulu mourir là, près de cet être aimé. Elle voulait couper court à ce supplice :
-Je regrette beaucoup, Bruno, je ne peux pas devenir ta femme. Il faut que nous cessions de nous voir. Tout est confus pour moi en ce moment et j'ai besoin de temps, de beaucoup de temps pour m'y retrouver.
Elle lui cacha son visage afin qu'il ne voie pas la larme qui brillait et continua d'une voix hésitante :
-Je vais partir pour quelques semaines; je m'en vais loin d'ici.
Il avait l'estomac noué, incapable de lui répondre. Il effleura de ses lèvres sa soyeuse chevelure et lui dit un simple " Au revoir " sur un ton altéré.
Elle sortit de l'auto et lui envoya la main, hésitante. Elle savait qu'il souffrait énormément et qu'il lui cachait sa douleur afin de ne pas paraître faible. Comme elle, il essayait de dissimuler son gros chagrin. Son amour pour lui était grand, mais elle irait jusqu'au bout. Elle était triste lorsqu'elle entra dans la maison. Émilienne se faisait du souci en voyant tous ces visages longs qui défilaient devant elle depuis quelque temps. Antoine s'était confié à elle la veille et comme toujours elle avait ouvert les bras à ce grand enfant qui semblait commettre plein de gaffes.
Elle aida Sylvie à faire ses valises, car le lendemain, Antoine la conduirait chez sa sœur Hélène qui habitait à Québec. Elle lui laissa entendre qu'elle était au courant de tout.
Elle la serra très fort contre sa poitrine, lui assurant qu'elle l'aimait comme "sa" propre fille.
À suivre...




La rivière Chaude
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