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ROMAN-FEUILLETON VIRTUEL

LA RIVIÈRE CHAUDE
C'était la veille de Noël, le 24 décembre 1940. Une femme brune et
fine tricotait à la lueur d'une lampe à huile non sans jeter de fréquents
regards sur l'arbre de Noël qu'elle avait décoré et que les chandelles
allumées rendaient féerique.
Le sapin était beau et majestueux. Il répandait déjà autour de lui
l'atmosphère joyeuse des fêtes. A son pied reposaient des cadeaux
de formes différentes. Sur la table les tourtières pur porc
appétissantes, la tête fromagée, les confitures aux prunes et les deux
bûches de Noël toutes bien décorées bataillaient pour se faire
remarquer.
Un homme d'environ trente-six ans, enfoncé dans sa berçante,
placée devant le poêle à bois tirait de longues bouffées pensives sur
sa pipe. Une chevelure rousse et épaisse couronnait son front élevé
s'ombrageant de sourcils prompts à se froncer. Ses yeux étaient de
cette nuance indéfinissable entre le marron et le vert. Si son sourire
était parfois plein de bonté, il pouvait être aussi dur et sévère.
Antoine Dusablon était de taille athlétique. Il resplendissait de santé
et de vitalité. Il était fermier dans un petit village typiquement
québécois avec son haut clocher qui réunissait autour de lui une
foule de maisonnettes campagnardes et des rangs regorgeant de
cultivateurs modestes. Ils menaient tous une vie laborieuse et étaient
dévots catholiques sous le contrôle rigide du bon curé de leur
paroisse.
Son teint hâlé par le soleil de la campagne le restait toute l'année.
-Émilienne, dit-il, il fait mauvais dehors. Nous sommes à cinq milles
de l'église. Je crois que nous serons obligés de rester à la maison.
-C'est pourtant si gai d'aller à la messe de minuit en carriole avec
les enfants et d'entendre tinter les grelots, répondit la femme
interrompant son travail.
-Nous ferons notre possible. Mais qu'a donc notre chien, Prince? Il
jappe depuis un bon cinq minutes. Je vais voir ce qui se passe.
-Va, Antoine!
L'homme se vêtit chaudement, prit un fanal pour s'éclairer, puis sortit.
En effet, la température était affreuse. Un vent impétueux sifflait
rageusement, balayant tout sur son passage. La neige cinglait le
visage d'Antoine, l'aveuglait et lui collait les cils au coin des yeux. Il
amena son berger allemand qui flaira la neige et semblait suivre des
traces invisibles. Prince le conduisit jusqu'à la rivière Chaude, restée
assez chaude malgré l'hiver pour qu'il l'entende couler sous la très
mince couche de glace qui la recouvrait seulement à certains
endroits; là une toute jeune fille de seize ans, tout emmitouflée lui
remit un paquet enveloppé dans une couverture de laine. Il s'en
empara vivement comme s'il s'agissait d'un trésor et le tint
longuement serré contre son cœur. Il lui semblait entendre des
pleurs.
-Je t'avais pourtant interdit de remettre les pieds ici, Marielle, fit-il avec
dureté.
-Je sais, papa, mais vous n'aurez pas le cœur de refuser asile à votre
petite-fille qui vient de naître en cette nuit de Noël. Moi, je me sauve.
Marielle disparut dans la tempête.
Semblable à un bonhomme de neige, la figure toute rouge, il ouvrit
la porte en criant :
-Émilienne, viens voir ce que j'ai trouvé!
-Qu'est-ce? interrogea-t-elle anxieuse, un blessé?
-Non, ma femme, regarde!
Il lui remit le paquet avec précaution.
-Fais attention! Ajouta-t-il, c'est ma petite-fille.
Elle s'en saisit, le posa sur la table et délicatement défit la couverture.
Un visage d'enfant tout rose apparut.
-Oh! Antoine, s'exclama-t-elle joyeuse. Quel beau cadeau pour une
nuit de Noël! Comme elle est mignonne! Regarde sa frimousse! Elle
me sourit le cher trésor.
Le visage d'Antoine s'assombrit aussitôt.
-Tous doivent ignorer que ma fille Marielle en est la mère. C'est une
fille perdue. Je ne veux plus jamais entendre prononcer son nom
dans cette maison, entendu? Nous élèverons la petite comme si elle
était la nôtre, Émilienne, si tu es d'accord, implora-t-il aimablement.
-Je ne demande pas mieux, Antoine. Tu sais qu'un bébé est ce que
je désire le plus au monde depuis notre mariage. J'ai même un nom
pour elle : Sylvie, qu'en dis-tu?
-J'aime ce nom.
Il la regarda affectueusement avec les mêmes yeux tendres qu'il
avait posés sur elle il y a un an dès que sa période de deuil avait été
terminée. Il était veuf avec six enfants. Émilienne avait vingt-cinq ans
et était la maîtresse d'école du rang. Il avait décidé que ce serait un
péché de laisser une aussi belle créature restée vieille fille.
Il avait tout de suite remarqué qu'elle n'était pas aussi solide que son
Agnès, mais elle avait du caractère et avait le tour avec les enfants.
Elle était instruite et elle lui plaisait. En ce qui le concernait, les
longues études, c'était du temps perdu. Il tenait seulement à ce que
ses cinq fils apprennent à signer leur nom et à compter. C'était
bagage suffisant pour cultiver la terre et vivre décemment en
campagne.
Il avait demandé Émilienne en mariage et elle avait accepté. Comme
à chaque fois qu'il y avait une naissance dans sa famille, Antoine
annonça à ses fils que les sauvages étaient passés durant la nuit et
leur avaient apporté bébé Sylvie. Ils l'aimèrent avec tout l'amour de
leurs bons petits cœurs dès qu'ils la virent le matin de Noël.
À suivre...


La rivière Chaude ©1985,2007 Annetter Tous droits réservés
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